L’alerte ne vient plus seulement de l’Occident : l’Algérie est désormais confrontée à une crise silencieuse mais profonde.
Par Samir MÉHALLA
L’usage excessif et non encadré des réseaux sociaux comme TikTok, Instagram, Snapchat ou Facebook a transformé en profondeur les comportements, les résultats scolaires, la santé mentale et les liens sociaux des adolescents. La banalisation de cette exposition cache en réalité une épidémie psychologique et sociale, qui touche tous les milieux : des lycéens d’Alger aux jeunes ruraux connectés via leur smartphone.
Cerveaux en développement, esprits en détresse
Le cerveau adolescent, en pleine maturation, est hautement sensible aux stimulations numériques. Les notifications, les vidéos courtes, les «likes», activent en boucle le circuit de la dopamine, déclenchant une dépendance comparable à celle aux substances psychotropes.
Une recherche menée en 2024 à l’Université de Bejaïa a démontré que 72% des élèves de lycée passaient plus de 5 heures par jour sur leurs téléphones, ce qui engendre des troubles de concentration significatifs.
L’école en difficulté : des résultats qui plongent
L’impact sur l’éducation est tangible. Selon des données du ministère de l’Éducation nationale, les résultats aux derniers baccalauréats ont chuté dans plusieurs wilayas, notamment à Alger, Tizi-Ouzou, Oran et Sétif. Une tendance préoccupante que de nombreux enseignants et chefs d’établissement relient directement à l’addiction numérique.
«Nous avons des élèves brillants qui abandonnent leur scolarité pour se consacrer à la création de contenus sur TikTok ou pour suivre des influenceurs. Ils décrochent complètement», témoigne un enseignant du lycée El-Mokrani.
Le livre déserté : un effondrement culturel en cours
La lecture recule dramatiquement. Les libraires algériens tirent la sonnette d’alarme : les jeunes ne lisent plus. Le réflexe est au contenu rapide, visuel, immédiat. Le roman, la nouvelle ou la poésie cèdent la place aux «résumés TikTok». À Constantine, une grande librairie a réduit son rayon jeunesse faute de lecteurs. «Même les élèves du secondaire ne prennent plus de livres pour le plaisir», déplore-t-on.
Des réseaux pas toujours sûrs : cybercriminalité et prédateurs
La cyberpédophilie, le harcèlement et la manipulation sont devenus des réalités en Algérie aussi, même si le sujet reste tabou. Les adolescents, laissés sans surveillance numérique, sont souvent piégés par des prédateurs via les réseaux.
Affaire réelle : En 2023, un réseau de harcèlement sexuel de mineures via Facebook Messenger a été démantelé par la Gendarmerie nationale à Blida. Plusieurs adolescentes de 12 à 15 ans avaient été victimes de menaces, chantage et tentatives de rendez-vous forcés.
Crise psychologique : anxiété, isolement, désespoir
Les hôpitaux psychiatriques et les psychologues privés en Algérie rapportent une augmentation alarmante des troubles anxieux, de la dépression précoce et des cas d’automutilation chez les adolescents.
Des humanoïdes virtuels : vers une désocialisation totale
L’adolescent algérien de 2025 ne sort plus, ne joue plus, ne lit plus. Il est connecté à ses amis par emojis et visios, mais déconnecté du réel. Les échanges se limitent aux écrans. La culture de la «présence physique» se délite.
Les sociologues de l’Université d’Alger notent une «mutation du lien social adolescent vers une existence algorithmique» : l’individu existe d’abord à travers son avatar, ses vues, et sa visibilité numérique.
Que faire ? Parents, enseignants, État : il faut agir maintenant
Limiter les écrans à 1h30 max/jour.
Instaurer des «temps sans téléphone» (repas, soirée, week-end).
Encourager les activités réelles : sport, musique, lecture, débats.
Introduire l’éducation numérique dès le collège.
Lutter contre le décrochage lié aux réseaux sociaux.
Valoriser la lecture comme pilier du savoir et de la créativité.
Pour les institutions
Lancer une campagne nationale de sensibilisation contre l’addiction numérique.
Réglementer les contenus dangereux, les «challenges» viraux, et les fausses informations sur les plateformes.
La bataille de l’attention
Nos adolescents sont les premières victimes d’un système algorithmique mondial qui exploite leur vulnérabilité pour vendre du contenu. L’Algérie, jeune, connectée, vibrante, ne peut rester spectatrice. Il ne s’agit pas de rejeter le numérique, mais de reprendre le contrôle sur son usage, de remettre le réel au cœur de l’éducation, et de restaurer une jeunesse qui pense, lit, rêve… hors des écrans.
S.M.
