Par Redwane Malek
Du Mali au Niger, du Burkina Faso au bassin du lac Tchad et jusqu’aux prolongements sahariens, l’espace sahélo-saharien n’est plus seulement le théâtre d’une succession d’insurrections.
Il est devenu celui de guerres asymétriques conduites par des acteurs aux objectifs, aux méthodes et aux ancrages différents. Groupes terroristes, mouvements politico-territoriaux, factions locales et réseaux criminels armés évoluent dans un même espace sans constituer pour autant un front commun. Dans cette nouvelle géographie de la violence, la bataille porte moins sur la conquête durable des villes que sur le contrôle des territoires, des routes, des ressources et des capacités de circulation.
Une mosaïque plutôt qu’un front unique
Au Mali, le Groupe terroriste du JNIM, affilié à Al-Qaïda, constitue l’un des principaux acteurs terroristes. Face à lui, l’autre groupe terroriste intitulé Province sahélienne de l’État islamique «PSEI», poursuit sa propre idéologie et demeure engagée dans une compétition pour l’influence, les ressources et les espaces de circulation.
À cette confrontation s’ajoute, dans le nord du Mali, une autre dimension : celle du Front de libération de l’Azawad (FLA), mouvement politico-territorial à dominante touareg dont les objectifs ne se confondent pas avec ceux des organisations terroristes.
Sa coopération avec le JNIM contre Bamako relève d’une convergence opérationnelle conjoncturelle. Les offensives coordonnées de 2026 ont, toutefois, montré ce que peut produire, sur le terrain, la convergence momentanée de forces poursuivant des objectifs distincts. En juillet, les forces du FLA et du JNIM ont ainsi attaqué simultanément plusieurs positions dans le nord et le centre du Mali.
Cette distinction est fondamentale : le Sahel n’affronte pas une armée clandestine unique, mais plusieurs guerrias superposées, dont les protagonistes peuvent parfois combattre un même adversaire sans poursuivre le même objectif.
Le Mali, laboratoire de la guerre de profondeur
Le Mali illustre cette transformation de la guerre asymétrique. Les groupes terroristes ne cherchent pas nécessairement à occuper durablement une capitale régionale. Ils peuvent obtenir davantage en rendant les communications aléatoires, en isolant une garnison, en frappant un convoi ou en obligeant l’armée à disperser ses moyens.
La bataille d’Anéfis, en juillet, en a fourni une illustration. Les forces maliennes et l’Africa Corps ont résisté aux attaques contre Gao et Aguelhoc et ont finalement rétabli leur contrôle sur Anéfis après plusieurs jours de combats. Les autorités maliennes ont revendiqué d’importantes pertes infligées aux insurgés.
Anéfis présente un intérêt qui dépasse largement la localité elle-même. Située sur l’axe Gao-Kidal et au croisement d’itinéraires conduisant vers Kidal, Tessalit et Aguelhoc, elle constitue un point d’appui pour les mouvements de troupes, le ravitaillement et la projection militaire. Dans ce type de conflit, une route peut avoir davantage de valeur qu’une ville.
C’est pourquoi reprendre une position ne signifie pas nécessairement rétablir durablement l’autorité de l’État sur l’espace environnant. La véritable question est celle de la capacité à maintenir la circulation, ravitailler les positions, protéger les populations et empêcher le retour des groupes armés non conventionnels.
L’argent, une arme à part entière
La capacité de durer repose, cependant, sur un autre élément : l’argent.
Ces organisations terroristes cherchent à tirer des ressources des territoires qu’ils contrôlent ou traversent : prélèvements sur les activités économiques, taxation des échanges, extorsion, rançons et contrôle de certaines ressources ou voies de circulation.
L’enlèvement constitue, à cet égard, une arme financière particulièrement efficace.
L’un des exemples les plus frappants est celui de la libération, fin octobre 2025, de l’ancien général émirati, Ben Maktoum Al Maktoum, membre de la famille régnante de Dubaï, enlevé au Mali avec deux autres ressortissants étrangers. Des sources concordantes avaient alors fait état d’une rançon de 50 millions de dollars versée au JNIM.
L’enseignement dépasse le cas particulier. L’otage devient une ressource stratégique. Une opération d’enlèvement peut simultanément exercer une pression politique, permettre une négociation et procurer des dizaines de millions de dollars à une organisation terroriste.
La rançon cesse alors d’être seulement le prix d’une libération. Elle devient un multiplicateur de puissance, susceptible de financer combattants, armement et logistique. Le rapport de l’ONU souligne précisément que l’essentiel des fonds a servi aux composantes sahéliennes du JNIM et à leur offensive.
Dioura : quand une victoire devient un gain logistique
L’attaque de Dioura, le 10 septembre, illustre brutalement cette dernière dimension. Le camp de l’armée malienne a été attaqué par le JNIM dans le centre du pays. Selon des sources militaire, sécuritaire et locale citées par l’AFP, au moins 100 militaires maliens et 5 personnels russes d’Africa Corps ont été tués. Le JNIM a revendiqué un bilan beaucoup plus lourd, annonçant même des prisonniers présentement en captivité.
Au-delà du bilan humain, l’opération a permis aux assaillants de récupérer une quantité importante de matériel militaire. Les images diffusées après l’attaque montrent notamment des véhicules, des motos, des armes automatiques, des mitrailleuses, des lance-roquettes, des mortiers et des munitions, même si toutes les quantités revendiquées ne peuvent être authentifiées.
L’enseignement stratégique est majeur : une attaque contre une position militaire peut produire un effet au-delà de la bataille elle-même. Elle peut transformer une victoire tactique en gain logistique.
Ainsi se dessine une chaîne particulièrement préoccupante : l’argent permet de financer la capacité combattante ; le territoire permet de la maintenir ; le combat peut à son tour fournir des armes et des véhicules supplémentaires.
Deux foyers terroristes à l’Est
À l’Est, la configuration est différente. Le bassin du lac Tchad constitue un autre théâtre des operations, où interviennent notamment la Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad, plus connu sous le nom de Boko Haram, et la Province de l’Afrique de l’Ouest de l’État islamique.
Ces organisations appartiennent à la mouvance terroriste, mais ne constituent pas une structure unique. Leurs rivalités et leurs zones d’influence produisent une géographie de la violence différente de celle du Mali central et septentrional.
Le Niger se trouve ainsi à l’intersection de plusieurs dynamiques : à l’ouest, celles du Liptako-Gourma ; à l’est, celles du bassin du lac Tchad. Ces positions contribuent à faire du pays un espace particulièrement exposé à la circulation des groupes terroristes armés.
Au Burkina Faso, la logique est comparable : l’État doit simultanément protéger les centres urbains, les axes de communication et une multitude de positions rurales.
Le territoire comme ressource
Dans cette économie de guerre, le territoire n’est donc pas seulement un espace à conquérir. Il est une source de revenus, de mobilité et de pouvoir.
Contrôler un corridor ne signifie pas nécessairement y installer une administration permanente. Il peut suffire d’être capable d’y imposer une taxe, d’intercepter un convoi, d’en empêcher le passage ou d’y assurer temporairement la circulation de ses propres hommes et matériels.
C’est pourquoi les embuscades, les attaques contre les convois, les engins explosifs et les opérations contre les postes isolés prennent une telle importance.
La guerre vise désormais autant le système qui permet à l’État de tenir le territoire que ses forces elles-mêmes.
Les États peuvent encore reprendre l’initiative
Les forces gouvernementales ne sont pas condamnées à subir, elles ont à leurs actifs plusieurs ripostes positives.
Les combats d’Anéfis, de Gao et d’Aguelhoc montrent que les forces maliennes disposent encore d’une capacité de riposte importante, notamment grâce à l’appui aérien et à l’engagement de l’Africa Corps. La reprise d’Anéfis constitue un succès tactique réel.
Mais la guerre asymétrique impose une contrainte particulière à l’armée régulière : elle doit défendre ses positions en permanence, tandis que son adversaire choisit le moment et le lieu de l’engagement.
Une victoire ponctuelle peut donc être réelle sans suffire à modifier durablement le rapport de force. Reprendre un poste est une opération militaire ; le conserver suppose des hommes, du ravitaillement, des routes ouvertes, une administration et une présence auprès des populations.
Le Fezzan, prolongement saharien
C’est dans cette perspective que la Libye doit être intégrée à l’analyse, non comme un théâtre séparé, mais comme l’un des prolongements géographiques de cet espace de confrontation.
Le Fezzan, au sud de la Libye, constitue un vaste espace de contact avec le Niger et le Tchad et, au-delà, avec les routes débouchants sur le Soudan
Sa particularité est d’abriter des acteurs dont les motivations ne sont pas nécessairement terroristes : forces liées au pouvoir de l’Est, groupes touareg et Toubous. Cette réalité impose de ne pas confondre les différentes catégories d’acteurs. Une milice locale, un mouvement politico-territorial, une organisation terroriste et un réseau criminel narcotrafiquant peuvent emprunter les mêmes routes sans poursuivre le même projet.
C’est précisément la circulation sur ces routes qui constitue leur dénominateur commun.
La nouvelle ligne de front n’est plus une ligne
De cette géographie éclatée se dégage une conclusion essentielle. La menace sahélienne n’est plus seulement celle d’attaques contre des casernes ou des villes. Elle est devenue celle d’une guerre de profondeur, dans laquelle la maîtrise du territoire, des corridors et des ressources détermine la capacité de chaque acteur à durer dans le temps et dans l’espace.
Les groupes terroristes disposent de la mobilité et de la dispersion. Les mouvements politico-territoriaux peuvent s’appuyer sur des implantations locales. Les groupes communautaires connaissent les espaces désertiques et leurs réseaux. Les circuits criminels exploitent les difficultés de contrôle des frontières et des routes. Ces univers peuvent se croiser sans pour autant se confondre.
Face à eux, les États disposent de forces structurées, d’une puissance de feu supérieure et, au Mali, d’un dispositif renforcé par l’Africa Corps. Mais leur véritable défi reste celui de la présence durable.
Car la guerre asymétrique ne se gagne pas seulement par la destruction de l’adversaire. Elle se joue dans la capacité à empêcher sa reconstitution, à sécuriser les axes, à protéger les populations et à restaurer une continuité territoriale.
Du Liptako-Gourma au lac Tchad, du Nord malien aux pistes du Fezzan, la nouvelle ligne de front n’est donc plus une ligne. C’est un espace mouvant, fait de routes, de bases, de frontières et de territoires disputés.
C’est précisément cette géographie mouvante qui donne aux conflits sahéliens leur caractère durable et asymétrique.
Redwane Malek
