Alors que Washington et Tel-Aviv peinent à protéger les monarchies du Golfe des représailles iraniennes, certains cercles israéliens présentent la normalisation avec l’entité israélienne comme une solution aux vulnérabilités saoudiennes.
Une contradiction qui révèle les limites de l’architecture sécuritaire américaine et les enjeux politiques des accords d’Abraham.
La guerre contre l’Iran devait confirmer la supériorité militaire des États-Unis et de l’entité israélienne. Elle révèle aujourd’hui une réalité autrement embarrassante. Malgré leurs bases militaires, leurs systèmes antimissiles et leur puissance de feu, les Américains n’ont pas réussi à empêcher les frappes iraniennes de toucher les infrastructures vitales des monarchies du Golfe.
Plus troublant encore, alors que Washington s’enlise dans une confrontation régionale coûteuse, certains milieux stratégiques israéliens continuent de présenter l’entité israélienne comme un partenaire capable de garantir la sécurité de l’Arabie saoudite. Une perspective qui pourrait faciliter l’intégration du royaume aux accords d’Abraham.
Mais comment promettre une sécurité que les États-Unis eux-mêmes ne parviennent pas à assurer pleinement?
Le Golfe paie le prix de la confrontation
Une enquête publiée le 15 octobre par Reuters apporte un éclairage particulièrement révélateur sur l’ampleur des dégâts. Depuis le déclenchement des bombardements américano-israéliens contre l’Iran, le 28 février 2026, au moins 135 frappes de missiles et de drones ont atteint 84 installations stratégiques dans plusieurs pays du Golfe.
Les attaques ont notamment touché le port pétrolier de Fujaïrah aux Émirats arabes unis, le complexe gazier de Ras Laffan au Qatar, des raffineries saoudiennes et des installations électriques et de dessalement au Koweït.
Ces frappes démontrent qu’une puissance militairement inférieure peut infliger des dommages économiques considérables à des adversaires disposant pourtant d’une supériorité technologique écrasante.
L’Iran n’a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis pour perturber leur stratégie. Il lui suffit de rendre le coût régional de leur intervention difficilement supportable.
Les monarchies du Golfe découvrent ainsi les limites d’une dépendance sécuritaire construite depuis des décennies autour du parapluie américain.
Washington, protecteur devenu facteur de vulnérabilité
Le paradoxe est saisissant. Les bases américaines, censées dissuader toute agression extérieure, constituent également des cibles potentielles dans une guerre opposant Washington à Téhéran.
Les États du Golfe se retrouvent exposés aux conséquences d’une confrontation dont ils ne maîtrisent ni les objectifs ni le calendrier.
La puissance militaire américaine conserve évidemment des capacités considérables. Mais elle ne garantit plus l’inviolabilité des infrastructures économiques de ses partenaires.
La situation saoudienne illustre cette contradiction. Les attaques contre les installations pétrolières, les aéroports et les voies d’exportation menacent directement les ambitions économiques du prince héritier MBS.
Les investissements colossaux engagés dans la diversification économique du royaume supposent une stabilité régionale que la guerre compromet dangereusement.
Washington apparaît ainsi prisonnier d’un dilemme stratégique. Poursuivre l’escalade expose davantage ses partenaires, tandis qu’une sortie du conflit sans résultats décisifs pourrait affaiblir sa crédibilité.
Israël présenté comme une solution miracle
C’est dans ce contexte qu’un article du journaliste israélien Lazar Berman, repris le 22 septembre par le Middle East Forum, mérite une attention particulière.
Sous un titre évoquant l’étau iranien et houthi autour de l’Arabie saoudite, l’auteur décrit les insuffisances des alliances militaires de Riyad, notamment avec la Turquie et le Pakistan.
Il suggère ensuite que l’entité israélienne pourrait jouer un rôle dans la protection du royaume grâce à ses capacités de renseignement et de défense.
Le raisonnement est politiquement significatif.
Après avoir souligné les faiblesses des partenaires musulmans de Riyad, il introduit l’entité comme une alternative stratégique crédible.
Mais une question fondamentale demeure sans réponse convaincante. Si la coalition américano-israélienne n’a pas réussi à empêcher les représailles iraniennes contre les monarchies du Golfe, pourquoi une coopération renforcée avec l’entité israélienne garantirait-elle davantage leur sécurité?
L’article ne démontre pas qu’une normalisation permettrait de neutraliser cette menace. Il défend une orientation stratégique favorable à un rapprochement israélo-saoudien.
Les accords d’Abraham en arrière-plan
La question dépasse cependant les seules considérations militaires.
Depuis 2020, Washington cherche à étendre les accords d’Abraham et à obtenir la reconnaissance d’Israël par l’Arabie saoudite.
Une telle avancée représenterait un succès diplomatique majeur pour Tel-Aviv, compte tenu du poids religieux, économique et politique du royaume.
Dans cette perspective, les préoccupations sécuritaires saoudiennes peuvent devenir un levier de négociation.
La coopération militaire et technologique serait susceptible de préparer un rapprochement politique, puis une éventuelle normalisation diplomatique.
Il serait excessif d’affirmer que l’article du Middle East Forum révèle un accord secret. Mais sa logique s’inscrit dans une stratégie régionale où l’intégration de l’entité israélienne aux dispositifs de sécurité arabes occupe une place centrale.
La menace iranienne sert alors d’argument pour promouvoir une recomposition des alliances, tandis que la question palestinienne risque d’être reléguée au second plan.
Or Riyad continue officiellement de conditionner la normalisation à une perspective crédible de création d’un État palestinien.
Le piège d’une sécurité sous dépendance
L’expérience de cette guerre pose finalement une question plus importante que celle de la normalisation.
Les monarchies du Golfe peuvent-elles durablement assurer leur sécurité en dépendant de puissances extérieures engagées dans leurs propres confrontations stratégiques?
L’accumulation d’armements sophistiqués, les garanties américaines et les alliances militaires n’ont pas suffi à préserver leurs infrastructures des attaques.
La sécurité régionale ne peut donc être réduite à la multiplication des bases étrangères ou à l’élargissement des coalitions militaires.
Elle suppose également des mécanismes diplomatiques capables de limiter les confrontations, de préserver les intérêts des États riverains et de traiter les conflits qui alimentent l’instabilité.
L’Iran porte la responsabilité des frappes qu’il mène contre les infrastructures civiles. Mais cette responsabilité n’efface pas celle des puissances qui ont engagé une guerre dont les conséquences débordent largement leurs objectifs initiaux.
Le véritable enjeu pour les monarchies du Golfe est désormais de ne pas transformer leur dépendance sécuritaire en dépendance politique permanente.
Le paradoxe de cette guerre tient en une formule. Les États-Unis n’ont pas réussi à mettre leurs alliés à l’abri des représailles iraniennes, tandis que certains stratèges sionistes voudraient faire de cette vulnérabilité un argument supplémentaire pour rapprocher Riyad de Tel-Aviv.
À défaut de pouvoir garantir la paix, on propose une nouvelle alliance.
Et derrière cette promesse de protection se profile toujours le même objectif diplomatique : l’élargissement des accords d’Abraham.
Pour l’Arabie saoudite comme pour les autres monarchies du Golfe, la véritable sécurité pourrait pourtant commencer par une ambition autrement plus exigeante, celle de ne plus laisser leur avenir dépendre des guerres décidées par d’autres.
S. Méhalla
