Par Redouane Malek
Le pétrole est dans le l’œil du cyclone. C’est la première lecture du cataclysme qui secoue le Moyen-Orient depuis le 13 juin 2025 sous l’offensive israélienne contre l’Iran et l’intervention directe des USA dans le conflit.
La riposte iranienne et l’effet domino qui en découle déclenchent des incertitudes sur le marché mondial et des menaces à une échelle qui a sans doute échappé aux sombres calculs des stratèges des cabinets de guerre. La crise pétrolière, avec, notamment, le verrouillage des corridors pèse lourdement sur la sécurité énergétique du monde.
Le pétrole n’est plus seulement soumis aux lois de l’offre et de la demande. Il est devenu l’un des instruments de lecture les plus sensibles des crises internationales. Détroits menacés, infrastructures attaquées, raffineries perturbées, routes maritimes contournées : chaque fracture géopolitique finit par trouver sa traduction sur les marchés. Le Brent évolue encore au-dessus des 100 dollars, autour de 103,7 dollars, porté notamment par l’impasse des discussions américano-iraniennes et la tension persistante sur les produits raffinés.
La guerre entre les États-Unis et l’Iran a ainsi cessé d’être une crise strictement régionale. Par son impact sur les hydrocarbures, les transports, les coûts d’assurance, le raffinage et les chaînes d’approvisionnement, elle a progressivement contaminé l’économie mondiale. Lorsque la sécurité énergétique vacille, c’est l’ensemble de l’édifice économique qui se fragilise. La hausse du pétrole renchérit le transport, l’industrie et les produits de première nécessité ; elle nourrit les tensions inflationnistes et réduit le pouvoir d’achat. Aux États-Unis comme ailleurs, la flambée des prix de l’énergie est désormais devenue une préoccupation économique et politique majeure.
La nouvelle géographie pétrolière se lit désormais à travers les vulnérabilités qui entourent le baril. La question n’est plus uniquement de savoir combien de pétrole le monde produit, mais par où il circule, comment il est transporté, où il est raffiné et dans quelles conditions il peut parvenir au consommateur.
La guerre au Moyen-Orient a ainsi profondément perturbé les flux. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 10 millions de barils par jour de production du Golfe étaient encore à l’arrêt en août, tandis que les stocks mondiaux avaient diminué de 507 millions de barils depuis février.
Le baril devient ainsi le thermomètre d’un monde où la géopolitique s’inscrit directement dans la formation des prix.
Ormuz, le verrou énergétique
Au cœur de cette mécanique se trouve le détroit d’Ormuz. La confrontation entre l’Iran et les États-Unis dépasse largement le cadre d’un affrontement régional dès lors qu’elle touche l’une des principales voies de circulation des hydrocarbures.
L’équation est simple dans son principe, mais considérable dans ses conséquences : lorsque la circulation par Ormuz est entravée, les producteurs cherchent des itinéraires de substitution, les transporteurs supportent des coûts supplémentaires et les acheteurs anticipent une tension sur les cargaisons disponibles.
C’est précisément cette situation qui donne à la crise iranienne sa portée mondiale. Le détroit n’est pas une simple voie maritime : il constitue l’un des verrous du système énergétique international. Sa perturbation affecte simultanément les producteurs du Golfe, les raffineries asiatiques et européennes, les transporteurs, les assureurs et, en bout de chaîne, les consommateurs.
L’originalité de la crise actuelle réside précisément dans cette multiplication des risques. Les flux pétroliers du Golfe ont commencé à se redresser et l’Arabie saoudite a repris ses chargements depuis Yanbu. Mais le marché demeure tendu. Des discussions indirectes entre Washington et Téhéran ont porté sur une sortie progressive de crise, avec notamment la question de la réouverture d’Ormuz et de la levée du blocus américain au cœur des négociations.
Le paradoxe est révélateur : le pétrole recommence à circuler, mais la sécurité de sa circulation demeure incertaine.
Bab El-Mandeb, le corridor de la vulnérabilité
Cette fragilité conduit naturellement vers la mer Rouge et Bab El-Mandeb. La menace houthie ne constitue pas seulement une question militaire ou maritime ; elle touche directement l’économie des flux énergétiques.
Pour l’Arabie saoudite, l’enjeu est particulièrement sensible. Le royaume dispose du pipeline Est-Ouest, qui permet d’acheminer le brut vers Yanbu et donc de réduire sa dépendance au passage par Ormuz. Mais lorsque les infrastructures de cette voie alternative sont elles-mêmes exposées, la logique de contournement atteint ses limites.
C’est toute la contradiction de la nouvelle géographie énergétique : un corridor destiné à contourner un point de vulnérabilité peut devenir, à son tour, un point de vulnérabilité.
La mer Rouge concentre ainsi les risques liés aux attaques, à l’assurance maritime, au détour des navires et à l’allongement des trajets. Le coût énergétique ne se résume plus au prix du baril ; il englobe désormais celui de sa sécurité.
Une guerre qui déborde sur l’économie mondiale
Le véritable danger de cette confrontation réside précisément dans son effet de propagation. Une guerre qui perturbe durablement l’approvisionnement énergétique ne reste jamais cantonnée au champ de bataille. Elle se transmet aux marchés, aux entreprises et aux ménages.
Cette dimension explique la pression croissante qui s’exerce à Washington. La Chambre des représentants a adopté une résolution visant à encadrer les pouvoirs de guerre présidentiels concernant l’Iran. Le Sénat a ensuite rejeté, le 24 septembre, une résolution similaire par 50 voix contre 49. Le désaccord institutionnel n’efface donc pas une réalité : une partie du Congrès réclame désormais un changement de cap ou un contrôle accru de l’engagement militaire américain.
Dans ce contexte, J. D. Vance apparaît davantage comme l’un des principaux relais de la recherche d’une issue politique que comme le simple exécutant d’une stratégie militaire. Ses déclarations montrent la volonté de l’Administration de présenter le conflit comme une opération limitée et de préserver une possibilité de désescalade.
La recherche d’une sortie honorable devient ainsi une composante de la crise elle-même
Cette équation ne peut, toutefois, être dissociée du rôle d’Israël dans la recomposition du Moyen-Orient. Depuis plusieurs années, la multiplication des terrifiantes agressions militaires israéliennes a contribué à élargir les lignes de confrontation régionales et à rendre plus difficile l’établissement d’un équilibre durable.
La relation entre Washington et Tel-Aviv se trouve ainsi confrontée à une question de fond : jusqu’où les États-Unis peuvent-ils inscrire leur politique moyen-orientale dans l’alignement de la stratégie israélienne sans compromettre leurs propres intérêts diplomatiques, économiques et sécuritaires ?
Pour Washington, la question est donc stratégique autant que diplomatique : préserver son alliance avec Israël tout en évitant que cette relation ne l’entraîne dans une succession de confrontations susceptibles de déstabiliser durablement le Moyen-Orient et, par ricochet, l’économie mondiale.
Ukraine-Russie : le choc du raffinage
La guerre russo-ukrainienne apporte une autre dimension au problème. Les attaques contre les infrastructures énergétiques russes affectent moins directement l’existence du pétrole brut que sa transformation en produits indispensables au fonctionnement des économies.
La Russie a prolongé ses restrictions sur les exportations de diesel jusqu’à la fin du mois d’octobre. Cette décision intervient alors que les perturbations du raffinage russe se combinent aux difficultés rencontrées dans le Golfe.
C’est là que se trouve l’un des points les plus sensibles du marché actuel : le diesel. L’AIE souligne que les pertes de produits raffinés et les tensions sur les capacités de raffinage ont fortement resserré le marché. Les marges du diesel ont atteint des niveaux exceptionnellement élevés dans le bassin atlantique.
La Libye s’inscrit dans cette équation à une autre échelle. Son importance tient moins, dans cette chronique, au volume de sa production qu’à la fragilité d’un système pétrolier soumis aux équilibres politiques et sécuritaires internes.
Mais le cœur de la démonstration demeure ailleurs : Ormuz, Bab el-Mandeb, le Golfe et le système de raffinage russo-européen constituent aujourd’hui les principaux nœuds de tension.
L’Algérie, une respiration méditerranéenne
Dans cette nouvelle géographie des risques, l’Algérie dispose d’un atout particulier en sa position de fournisseur méditerranéen, notamment pour l’Europe.
La proximité géographique avec le marché européen, les infrastructures gazières existantes et la continuité des relations énergétiques donnent à Alger une place singulière dans une région où la sécurité des approvisionnements prend une importance croissante. Au deuxième trimestre 2026, l’Algérie représentait 18,2% des importations européennes de gaz naturel par gazoduc, selon les données d’Eurostat.
Cette position ne relève pas seulement de la géographie. Dans un environnement marqué par les ruptures de corridors, la volatilité des prix et la vulnérabilité des infrastructures, la stabilité du fournisseur devient elle-même une valeur énergétique.
L’Algérie peut ainsi offrir à ses partenaires une visibilité supplémentaire dans une Méditerranée placée au contact direct des grandes routes énergétiques mondiales. Sa position géographique et sa stabilité politique renforcent cette crédibilité, avec des retombées économiques qui dépassent le seul secteur des hydrocarbures.
Le pétrole, révélateur d’un nouvel ordre des risques
Ormuz, Bab el-Mandeb, les infrastructures saoudiennes, les raffineries russes racontent finalement une même histoire : le marché pétrolier mondial est devenu indissociable de la sécurité des corridors qui le font vivre.
La guerre modifie les routes. Les routes modifient les coûts. Les coûts modifient les prix. Et les prix finissent par peser sur les sociétés.
C’est précisément pourquoi la prolongation du conflit américano-iranien dépasse désormais la seule confrontation entre Washington et Téhéran. Elle met à l’épreuve la résilience de l’économie mondiale, accentue les tensions inflationnistes et oblige les États-Unis à arbitrer entre objectifs militaires, sécurité énergétique et stabilité économique.
Le pétrole n’est donc plus simplement le carburant de l’économie mondiale. Il est devenu le thermomètre de ses fractures géopolitiques et sociales.
Dans ce monde sous tension, la question centrale n’est plus seulement celle des réserves disponibles. Elle est celle de la capacité à garantir la continuité des flux, la sécurité des infrastructures et la stabilité des marchés.
Car lorsque les routes du pétrole deviennent incertaines, c’est toute l’économie mondiale qui entre à son tour dans la zone de risque.
R.M
