De la prégabaline à la cocaïne, le nouveau visage d’une économie clandestine qui menace la santé publique et la cohésion sociale.
Il y a des chiffres qui nous interpellent à plus d’un titre : 10,4 millions de capsules de prégabaline et plus de 33 kg de cocaïne, n’est pas une simple saisie de stupéfiants. C’est le révélateur d’un phénomène beaucoup plus vaste : l’installation progressive d’une véritable économie clandestine des psychotropes, où médicaments détournés, drogues dures et produits psychoactifs peuvent se retrouver dans les mêmes circuits.
L’opération annoncée ces derniers jours par les services de sécurité algériens est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Selon le parquet, un réseau criminel organisé de 50 personnes a été démantelé, avec 25 arrestations et la saisie de plus de dix millions de comprimés psychotropes ainsi que de plus de 33 kg de cocaïne. Les investigations ont mis au jour une dimension internationale du réseau. Derrière ces millions de capsules, il faut donc regarder au-delà du fait divers.
Quand le médicament devient une drogue
La prégabaline est d’abord un médicament. Elle possède des indications médicales parfaitement établies. Mais lorsqu’elle est consommée sans indication médicale, à fortes doses ou dans une recherche d’effets psychoactifs, elle change de fonction, elle devient un produit de consommation au sein de la société juvenile. Et c’est précisément cette transformation qui doit nous inquiéter.
Selon les spécialistes en la matière, «la prégabaline peut, chez certaines personnes, provoquer somnolence, troubles cognitifs, modifications de l’humeur, agitation, irritabilité ou désinhibition. Ces effets ne signifient nullement que le médicament rend systématiquement violent».
Mais dans un contexte de mésusage, de dépendance et surtout de polyconsommation, ils peuvent contribuer à une perte du contrôle comportemental. Le danger n’est donc pas seulement pharmacologique. Il devient comportemental.
Le cocktail qui inquiète
Selon cette même source, le phénomène devient encore plus préoccupant lorsque plusieurs substances sont associées. Prégabaline, benzodiazépines, cannabis, tramadol, amphétamines, cocaïne, alcool ou autres produits psychoactifs peuvent produire des effets très différents selon les doses, les individus et les combinaisons. À ce stade, nous ne sommes plus devant une simple consommation de médicament détourné.
Nous sommes devant une polytoxicomanie. Et la polytoxicomanie est précisément ce qui rend les comportements difficiles à prévoir. Il peut y avoir excitation, désinhibition, agressivité, confusion, perte du jugement, prises de risques, puis, à l’inverse, sédation profonde ou perte de connaissance.
Les boissons énergisantes : un autre phénomène à surveiller
Un autre aspect mérite une attention particulière : la consommation de psychotropes avec des boissons énergisantes ou des boissons très caféinées. Une boisson énergisante ne «transforme» pas, à elle seule, un consommateur en individu violent, mais associer un produit psychoactif à une forte stimulation par la caféine peut modifier l’état d’éveil et accentuer, chez certaines personnes, nervosité, agitation, palpitations et anxiété.
Lorsque plusieurs substances sont simultanément consommées, le consommateur lui-même ne maîtrise plus nécessairement les effets du cocktail, c’est pourquoi cette pratique mérite d’être étudiée sérieusement par les toxicologues et les addictologues algériens. Le problème n’est plus seulement la drogue : c’est le marché. La saisie de 10,4 millions de capsules pose des questions fondamentales : Qui produit ? Qui finance ? Qui transporte ? Qui distribue ? Et surtout, qui consomme ? Le fait que la même opération ait permis de saisir plus de 33 kg de cocaïne montre que les frontières entre les différents marchés deviennent poreuses.
Le consommateur de psychotropes n’est plus nécessairement consommateur d’une seule substance. Les réseaux, eux, ont compris quelque chose que nos politiques publiques doivent également comprendre : le marché de la drogue s’est diversifié. Il ne repose plus uniquement sur les stupéfiants traditionnels. Il s’appuie également sur des médicaments détournés, des substances synthétiques et des associations de produits permettant de rechercher différents effets.
Chez certaines personnes vulnérables, l’intoxication, la désinhibition, la dépendance, le manque et la polyconsommation peuvent constituer un facteur aggravant du passage à l’acte de violence. La question mérite donc d’être étudiée non seulement par les services de sécurité, mais aussi par les psychiatres, les neurologues, les toxicologues et les spécialistes de l’addictologie.
Une bataille qui ne peut pas être uniquement policière
La police peut saisir dix millions de capsules, elle peut démanteler un réseau, elle peut arrêter des trafiquants, mais elle ne peut pas, à elle seule, traiter la dépendance d’une population de consommateurs. C’est là que l’État doit changer d’échelle. Il faut renforcer simultanément la lutte contre le trafic, le contrôle du circuit des médicaments, la prévention, la psychiatrie et l’addictologie. Il faut surtout disposer de données nationales fiables permettant de savoir quels produits sont consommés, à quelles doses, par quelles catégories d’âge, dans quelles régions et avec quelles autres substances. Car on ne combat efficacement que ce que l’on connaît.
Dix millions de capsules : un avertissement
Cette saisie exceptionnelle doit donc être considérée comme beaucoup plus qu’un succès policier. Elle doit être reçue comme un avertissement sanitaire et social. Derrière les 10,4 millions de capsules saisies, combien d’autres ont déjà circulé ? Derrière les réseaux démantelés, combien d’autres fonctionnent encore ? Et derrière les consommateurs, combien de jeunes sont déjà entrés dans le cycle de la dépendance ? Ce sont ces questions qu’il faut désormais poser.
Parce que le véritable danger n’est pas seulement la quantité de drogue interceptée. Le véritable danger est la banalisation des psychotropes dans la société. Un médicament n’est pas une drogue récréative, une boisson énergisante n’est pas un antidote aux effets d’un psychotrope, la cocaïne n’est pas un simple stimulant et mélanger plusieurs substances psychoactives n’est jamais un jeu sans conséquences. L’Algérie vient peut-être de remporter une importante bataille contre un réseau, mais la véritable guerre, celle contre la dépendance, la banalisation et la demande, ne fait que commencer, c’est pourquoi la vigilance doit être de mise.
R. Malek
