Il y a, dans la manière suisse de regarder ce 1/16e de finale, quelque chose de délicieusement helvétique. De la mesure, de la raison, de la géométrie. On empile les statistiques comme on aligne les rouages d’une montre. On compte les points, les buts, les kilomètres parcourus, les probabilités de qualification.
Puis, on conclut, avec le calme de ceux qui pensent avoir déjà compris l’histoire.
La Suisse favorite.
L’Algérie, l’invitée.
Le problème, c’est que le football est un art irrespectueux. Il a la fâcheuse tendance à piétiner les certitudes et à faire trébucher ceux qui se croient déjà arrivés.
Les Fennecs connaissent cette musique.
Ils n’étaient pas censés sortir de leur groupe.
Ils n’étaient pas censés revenir de si loin.
Ils n’étaient pas censés se retrouver à Vancouver avec un billet pour les 1/8es de finale à portée de main.
Ils ne sont jamais censés rien faire.
Et pourtant, ils sont toujours là.
Parce que cette équipe possède une vertu rare.
Elle sait survivre.
Elle a connu le doute, la critique, les procès en insuffisance et les oraisons funèbres prématurées.
Elle a traversé les tempêtes et s’est présentée au rendez-vous des grands avec le visage de ceux qui ont cessé de craindre l’échec.
Les Suisses ont des statistiques.
Les Algériens ont des cicatrices.
Et les cicatrices ont une mémoire que les chiffres ignorent.
Vendredi, la Suisse ne jouera pas seulement contre onze joueurs vêtus de vert. Ou de blanc. Elle jouera contre une énergie invisible, contre les cafés d’Alger qui resteront ouverts jusqu’à l’aube, contre les rues d’Oran déjà prêtes à s’embraser, contre les villages de Kabylie, des Aurès et du Sahara suspendus au même ballon.
Elle jouera contre un peuple.
Il est une vérité que le football enseigne avec une régularité presque cruelle.
Une équipe qui défend un statut joue souvent avec la peur de le perdre.
Une équipe qui poursuit un rêve joue avec la liberté de ceux qui n’ont rien à regretter.
Notre onze appartient à cette seconde catégorie.
Et ces équipes-là sont dangereuses.
Terriblement dangereuses.
Parce qu’elles entrent sur le terrain avec une faim que les favoris ne connaissent plus. La faim de ceux à qui l’on a dit trop souvent que leur place était ailleurs. La faim de ceux qui ne demandent pas la permission d’exister.
Alors, oui, la Suisse est favorite.
Sur le papier.
Mais le papier est une matière très fragile.
Il supporte les calculs, les prévisions et les certitudes.
Puis vient le football.
Et le football le déchire.
Mon pronostic est clair.
Je vois nos Fennecs faire douter la montagne suisse. Je les vois transformer la confiance en inquiétude, l’inquiétude en peur, puis la peur en silence.
Je vois une équipe qui ne veut pas simplement gagner un match.
Je vois une équipe qui veut se donner le droit de rêver plus loin.
L’histoire de la Coupe du monde est une longue chronique de puissants renversés par des hommes qui avaient simplement décidé de ne pas obéir au scénario.
Pourquoi pas les Verts ?
Pourquoi pas maintenant ?
Les montagnes sont impressionnantes.
Mais ce sont les vents du désert qui finissent par les user.
Et si les Fennecs rugissent vendredi, alors les horloges suisses continueront de tourner à l’heure…
Simplement pas à celle qu’elles avaient prévue.
S. Méhalla
