Il y a des sanctions qui tombent comme des verdicts techniques et qui sentent pourtant la vieille politique.
L’Union européenne, drapée dans sa toge réglementaire, vient d’ajouter Air Express Algeria à sa liste noire aérienne. Motif officiel : sécurité. Formule commode, solennelle, irréfutable en apparence. Qui oserait discuter la sécurité? Qui prendrait le risque de passer pour l’avocat du laxisme aérien? Bruxelles connaît trop bien le théâtre des mots.
Mais dans cette affaire, le plus grave n’est peut-être pas que l’Union européenne ait joué son jeu. Le plus grave est que les services nationaux lui ait laissé les cartes à abattre.
Car enfin, que l’Europe scrute, soupçonne, soupèse et sanctionne, voilà qui ne surprendra personne. Elle le fait avec la componction des puissances fatiguées qui n’ont pas renoncé à donner des leçons. Elle prétend n’être qu’un arbitre de procédures, mais son sifflet ne sonne jamais dans le vide politique. Avec l’Algérie, pays jaloux de sa souveraineté, État qui refuse de devenir un comptoir docile, partenaire qui filtre ses échanges, surveille ses importations, protège ses marges de décision, la mansuétude européenne n’était pas à attendre.
Bruxelles aime les souverainetés décoratives, celles qui se saluent dans les sommets et se dissolvent dans les annexes commerciales. L’Algérie, elle, a le tort immense de ne pas toujours demander la permission avant d’exister.
Il fallait donc prévoir. Il fallait même anticiper avec férocité. Quand on connaît le regard européen, sa froideur administrative et ses arrière-pensées commerciales, on ne présente pas un dossier moyen. On ne se contente pas d’être conforme. On doit être plus impeccable que l’inspecteur lui-même. Plus précis que la norme. Plus sévère que le juge. Plus européen que l’Europe, non par complexe, mais par intelligence stratégique.
Or c’est là que le bât blesse. Si les griefs portent sur la formation des équipages, la traçabilité des dossiers, les plans correctifs, la qualification juridique de certains vols médicaux, alors il ne suffit pas de dénoncer la mauvaise foi de Bruxelles. Il faut aussi regarder froidement notre propre faille. L’orgueil national ne dispense pas de l’excellence administrative.
La souveraineté n’est pas une bannière que l’on agite pour masquer les trous d’un dossier. Elle est d’abord une discipline. Elle se prouve dans les procédures, les registres, les contrôles, les audits, les signatures, les contre-signatures, les preuves rangées, disponibles, irréprochables.
Bruxelles a tendu la règle comme d’autres tendent un piège. Pourquoi lui avoir offert l’angle d’attaque? Pourquoi laisser une compagnie algérienne arriver devant l’Europe avec des zones grises, alors que chacun sait que la moindre virgule deviendrait prétexte à sermon? Pourquoi permettre à une bureaucratie qui n’a jamais digéré les États récalcitrants de se déguiser en gardienne du ciel univers
L’Union européenne joue une partition connue : sous le vocabulaire de la sécurité, elle rappelle qu’elle détient encore les serrures d’un espace économique et symbolique considérable. Elle ne bombarde plus les capitales de décrets impériaux, elle les étrangle avec des formulaires. Elle ne dit plus “soumettez-vous”, elle dit “votre conformité est insuffisamment documentée”. C’est moins brutal, plus propre, plus moderne. C’est l’empire en chemise blanche.
Mais à cette Europe procédurière, il fallait répondre par une administration d’acier. Non par des communiqués indignés. Non par des postures de tribune. Par des dossiers blindés, des inspections impitoyables, des services intraitables, des compagnies sommées de n’offrir aucune prise. Face à une Europe qui cherche la faille, la première faute est d’en laisser une ouverture.
La leçon est donc double. Oui, Bruxelles n’est pas innocente. Oui, son jeu est lisible, presque grossier, dans sa manière de transformer la norme en instrument de puissance. Mais l’Algérie n’a pas le luxe de l’à-peu-près. Un pays souverain doit être plus rigoureux que ceux qui le guettent. Car dans le monde réel, on ne pardonne pas aux États indépendants ce que l’on tolère aux États soumis.
Air Express Algeria n’est pas seulement une affaire aérienne. C’est un rappel sévère : quand on refuse la tutelle, il faut mériter chaque jour l’indépendance par la compétence. Sinon, l’adversaire n’a même plus besoin d’inventer une faute. Il lui suffit de la cueillir.
S. Méhalla
