La condamnation définitive de la Belgique pour crimes commis durant la période coloniale au République démocratique du Congo marque un tournant historique dans le traitement judiciaire des exactions coloniales en Europe.
En reconnaissant l’enlèvement systématique d’enfants métis comme un crime contre l’humanité, la justice belge ouvre un précédent inédit qui pourrait raviver les débats autour des responsabilités coloniales d’autres puissances européennes, notamment la France et le Royaume-Uni. Vendredi, la Cour de cassation belge a rejeté le pourvoi introduit par l’État belge contre une décision rendue en décembre 2024 par la cour d’appel de Bruxelles.
Cette dernière avait estimé que les enlèvements de cinq fillettes métisses dans les anciennes colonies belges constituaient des «crimes contre l’humanité» non prescrits.
Les cinq plaignantes, aujourd’hui âgées d’une soixantaine d’années, sont nées entre 1945 et 1950 de relations entre des hommes blancs et des femmes africaines dans l’ancien Congo belge. Enfants, elles avaient été retirées de force à leurs familles maternelles puis placées dans des institutions religieuses.
La justice belge a considéré que ces séparations relevaient d’un «plan systématique» visant les enfants métis en raison de leurs origines. La Belgique devra verser 50.000 euros à chacune des victimes. Pour leur avocate, cette décision constitue «la première condamnation d’un État européen pour un crime contre l’humanité durant la colonisation».
Un précédent qui ravive le débat
Cette décision judiciaire historique intervient alors que la question de la mémoire coloniale continue de diviser plusieurs pays européens, en particulier la France, dont le passé colonial en Algérie demeure au cœur de tensions politiques et mémorielles persistantes.
Depuis plusieurs années, l’Algérie réclame une reconnaissance pleine et entière des crimes coloniaux commis durant les 132 années de présence française. La question des massacres, des déplacements forcés, des essais nucléaires, des enfumades ou encore des politiques de ségrégation continue d’alimenter les demandes de réparation et d’excuses officielles.
Dans ce contexte, Alger avait franchi une étape majeure avec l’adoption d’une loi criminalisant le colonialisme français, une initiative présentée à l’époque comme une réponse aux lois mémorielles françaises jugées favorables à la colonisation.
Cette démarche avait fait de l’Algérie l’un des rares pays à tenter d’inscrire juridiquement la condamnation du colonialisme comme crime historique et politique.
La décision belge pourrait ainsi renforcer les voix réclamant une internationalisation du débat sur les crimes coloniaux européens et ouvrir la voie à de nouvelles actions judiciaires ou diplomatiques.
La Palestine et la question de la responsabilité britannique
Le précédent belge pourrait également inspirer la Palestine dans ses démarches contre le Royaume-Uni, notamment concernant la Déclaration Balfour de 1917 et le rôle historique de Londres dans la création des conditions ayant conduit à la dépossession des Palestiniens. Depuis plusieurs années, des responsables palestiniens évoquent la possibilité d’engager des poursuites symboliques ou politiques contre la Grande-Bretagne pour son soutien historique au projet sioniste durant le mandat britannique sur la Palestine.
Pour plusieurs observateurs, la reconnaissance judiciaire par un État européen de crimes coloniaux pourrait encourager d’autres peuples anciennement colonisés à réclamer des réparations ou une reconnaissance officielle des préjudices subis.
Vers une redéfinition de la mémoire coloniale européenne ?
Au-delà du cas belge, cette affaire illustre une évolution progressive des sociétés européennes face à leur héritage colonial. Longtemps limitées au champ historique ou académique, les questions mémorielles investissent désormais le terrain judiciaire.
Plusieurs ONG et organisations de défense des droits humains considèrent que cette condamnation pourrait créer une jurisprudence morale et politique susceptible d’avoir des répercussions dans d’autres dossiers liés à la colonisation, à l’esclavage ou aux politiques de ségrégation raciale menées dans les anciens empires européens.
Dans un contexte international marqué par la montée des revendications mémorielles et des demandes de réparation, le jugement belge pourrait ainsi constituer un précédent majeur dans la reconnaissance des responsabilités coloniales des puissances européennes.
A.M
