Par Mustapha Kamel Mihoubi
Comment les établissements de formation supérieure et de recherche peuvent-ils transformer leurs laboratoires en plateformes mutualisées, en réseaux et en incubateurs technologiques grâce à l’intelligence artificielle et aux nouvelles technologies.
Un changement de paradigme nécessaire
L’Université algérienne se situe aujourd’hui à un carrefour stratégique. Dans un contexte mondial marqué par la révolution industrielle 4.0, l’accélération de la transition numérique et les impératifs de développement durable, les établissements d’enseignement supérieur ne peuvent plus se contenter d’une modeste mise à jour technologique de leurs pratiques pédagogiques. Ils doivent opérer une mutation profonde, structurelle et cohérente de leur modèle de fonctionnement. C’est précisément l’ambition que vise la démarche «Université 4.0», initiée en janvier 2025 sous l’impulsion du ministre Kamel Badari. La présente contribution propose une architecture détaillée et opérationnelle.
L’argument central défendu est que cette transformation ne peut réussir que si elle s’articule autour de trois dimensions complémentaires et interdépendantes : un système de management intégré (SMI) combinant le Référentiel national assurance qualité de l’enseignement supérieur (RNAQES), la norme ISO 9001:2015 et la norme ISO 14001:2015 ; des plateformes mutualisées de télétravail pratique (Télé-TP), d’intelligence artificielle (IA) ainsi que des mécanismes publics de financement de l’entrepreneuriat. Ces trois dimensions ne sont pas parallèles, mais forment un continuum, dans lequel la plateforme constitue l’incubateur technologique, où le SMI représente le cadre de crédibilité et les dispositifs de financement constituent le levier de concrétisation économique.
Les cinq piliers de l’Université 4.0
Souvent, on a tendance à confondre la numérisation et la transformation. Enregistrer un cours magistral en vidéo n’est pas une démarche d’Université 4.0 ; la véritable transformation se définit par cinq piliers fondamentaux.
Le premier consiste à intégrer l’intelligence artificielle et le numérique aux processus académiques. Le deuxième est une pédagogie innovante, centrée sur l’apprenant et non plus sur la transmission descendante du savoir. Le troisième pilier est la durabilité et la responsabilité environnementale, une dimension particulièrement critique dans le contexte national marqué par les défis du changement climatique. Le quatrième consiste à formaliser le lien socio-économique avec l’industrie, afin que la formation réponde aux besoins réels du secteur économique national.
Le cinquième pilier, sans doute le plus important, est la gouvernance fondée sur des données en temps réel (data-driven). Il ne s’agit plus de piloter un établissement à l’intuition ou par tradition administrative, mais sur la base d’indicateurs mesurés, de tableaux de bord actualisés en permanence (KPI) et de preuves documentées. C’est précisément ce que le SMI rend possible et certifiable.
Pour l’Algérie, ces enjeux prennent une acuité particulière : il s’agit de former des profils interdisciplinaires capables d’accompagner la transition industrielle des entreprises nationales, de préparer des ingénieurs porteurs d’une culture de responsabilité environnementale et de positionner les établissements algériens dans les classements et les accréditations internationales.
Le Système de management intégré (SMI) : architecture de crédibilité
Le Référentiel national assurance qualité de l’enseignement supérieur (RNAQES) constitue une base solide pour l’assurance qualité dans l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et l’innovation, avec sept domaines, à savoir la formation, la recherche, la gouvernance, les infrastructures, la vie universitaire, les relations socio-économiques et la coopération internationale. Cependant, il présente trois points d’insuffisance structurelle que le RNAQES, à lui seul, ne peut combler : l’autoévaluation reste non généralisée, l’audit externe indépendant n’est pas encore mis en place et la dimension environnementale n’est pas encore prise en compte.
La certification ISO 9001 vient combler les deux premières lacunes. Elle impose la cartographie formelle de tous les processus pédagogiques et administratifs, la pensée axée sur le risque et un audit externe certifié par un organisme accrédité, tel que Algerac. Cette certification constitue un gage de crédit et de lisibilité internationale, indispensable à la reconnaissance via l’obtention de labels internationaux : EUR-ACE à court terme et Washington Accord à moyen terme.
Quant à la certification ISO 14001, elle ancre l’Université dans la réalité climatique et environnementale nationale. Elle incite à la sobriété hydrique et énergétique sur les campus, transformant ainsi l’établissement en un véritable laboratoire vivant selon le principe du Learning by Doing environnemental. Chaque étudiant ingénieur formé dans ce cadre devient un vecteur de culture HSE opérationnelle, immédiatement valorisé par les entités économiques. Chaque diplômé devient ainsi un acteur de la diffusion d’une culture environnementale responsable au sein de la société.
La métaphore architecturale est éclairante : le RNAQES constitue les fondations, l’ISO 9001 les murs porteurs et l’ISO 14001 la toiture protectrice de l’édifice. C’est cette architecture intégrée qui définit l’Université 4.0 algérienne dans sa version escomptée et aboutie.
Les plateformes Télé-TP mutualisées : une troisième voie pédagogique
Le concept de Télé-TP désigne un dispositif pédagogique permettant à un étudiant d’accéder, depuis un poste distant, à une plateforme physique réelle, instrumentée et connectée, implantée dans un laboratoire. Via une interface web sécurisée, l’étudiant peut piloter des actionneurs physiques directs, tels que pompe, capteur de pression, vanne motorisée, débitmètre, lire en temps réel les mesures d’appareils authentiques, ainsi que visionner l’installation via un flux vidéo en direct et analyser les données acquises.
Le Télé-TP se distingue essentiellement de la simulation numérique pure et du présentiel classique. Il constitue une troisième voie, hybride dans sa relation à l’espace, mais directe dans son rapport à la matière et à la physique des phénomènes. Cette distinction est essentielle : l’étudiant n’est pas confronté à un environnement virtuel simplifié mais à un contact direct avec des équipements et des phénomènes physiques.
La mutualisation de ces plateformes à l’échelle nationale constitue un levier considérable. Le pôle scientifique et technologique Chahid-Abdelhafid-Ihaddadène de Sidi Abdellah (Alger), qui regroupe quatre grandes écoles nationales d’élite (ENSIA, ENSM, ENSTA et ENSC) sur un campus intégré, offre une configuration idéale pour expérimenter ce modèle. Plus largement, l’ensemble des grandes écoles nationales d’ingénieurs dispose d’équipements de laboratoire et de plateformes expérimentales sous-exploités, qui méritent d’être dotés d’instruments et connectés.
La force de la mutualisation réside en réalité dans la complémentarité. En effet, un étudiant de l’École nationale polytechnique d’Alger ou d’Oran peut accéder au bras robotique de l’École supérieure d’informatique (ESI). De même, un élève-ingénieur de l’École nationale supérieure des travaux publics (ENSTP) peut exploiter les capteurs mesurant la qualité de l’eau de la plateforme d’hydraulique de l’École nationale supérieure d’hydraulique (ENSH).
Le modèle de référence international est le projet WebLab de l’Université de Deusto (Bilbao, Espagne), lancé en 2000. Ses laboratoires sont accessibles gratuitement en ligne sous licence open source, avec quatre modalités d’accès proposées depuis 2010 à toutes les universités du monde.
Au-delà de la pédagogie, ces plateformes génèrent en continu des données horodatées, des comptes rendus de TP auto-générés et des tableaux de bord de performance, constituant autant de preuves documentées conformes aux exigences de la norme ISO 9001. Le Télé-TP n’est pas qu’un outil pédagogique : c’est aussi un producteur de données probantes pour le système de management de la qualité de l’établissement.
De la plateforme à la start-up : un continuum entrepreneurial organisé
Les plateformes mutualisées d’IA et de télé-TP ne sont pas seulement des outils pédagogiques : elles sont aussi des catalyseurs de l’écosystème d’innovation que les universités et les écoles doivent construire. Le Centre de développement de l’entrepreneuriat (CDE) et l’incubateur universitaire constituent des structures d’accueil idéales pour accueillir des projets de startups dont les innovations découlent directement de l’expérimentation sur ces plateformes.
Chaque porteur de projet peut valider son prototype sur les plateformes Télé-TP, réaliser des simulations numériques à partir des données physiques collectées, puis constituer un dossier technique conforme à la norme ISO 9001. Cette conformité documentée réduit significativement les délais de formalisation auprès des organismes de financement compétents. Il est proposé de créer un label interdépartemental «Projet Télé-TP validé», reconnu par l’Agence nationale de soutien et de développement de l’entrepreneuriat (Nesda), garantissant un niveau de maturité technologique d’au moins TRL 8 (Technology Readiness Level) sur une échelle de 9.
Les mécanismes publics de financement existants : Nesda, Angem, Al Tawteen et Small Business Hub, constituent le dernier maillon de ce continuum. L’objectif affiché est de financer et d’accompagner entre 10 000 et 11 000 micro-entreprises par an, selon le modèle intégré combinant formation, financement et suivi, proposé dans le cadre des accords Nesda–Banques de 2026, selon les trois formules arrêtées : autonome, binaire ou triangulaire.
Cinq conditions nécessaires au succès du modèle
La mise en œuvre effective de cet écosystème repose sur cinq conditions organisationnelles jugées indispensables. Tout d’abord, appuyer formellement les CDE via les plateformes Télé-TP, afin que chaque porteur de projet puisse valider son prototype avant la soumission de son dossier NESDA. Ensuite, instaurer le label interinstitutionnel « Projet Télé-TP validé » comme standard de maturité technologique reconnu par les organismes de financement. Troisièmement, intégrer la formation des formateurs référents au Télé-TP, afin qu’ils puissent accompagner les étudiants jusqu’au stade de l’incubation et du prototypage. Quatrièmement, instaurer un cadre réglementaire et un partenariat entre le Comité de pilotage national inter-écoles (CPNIE) et la plateforme dont dispose l’agence NESDA, afin de générer un flux régulier de projets labellisés vers les guichets de financement.
Cinquièmement, intégrer systématiquement la dimension ISO 14001 dans tous les projets à composante environnementale, à savoir l’eau, l’énergie et l’agroalimentaire, afin de renforcer leur attractivité dans les appels à projets internationaux tels que PRIMA et Erasmus+.
Former des ingénieurs-entrepreneurs pour l’Algérie de demain
L’objectif final de cette démarche dépasse largement la modernisation superficielle des curricula (programmes). Il ne s’agit pas seulement de former des ingénieurs maîtrisant les technologies de l’industrie 4.0, mais également de préparer des diplômés-entrepreneurs capables de concevoir et de déployer ces technologies au service du développement national.
L’université algérienne dispose de tous les atouts nécessaires pour permettre à l’étudiant de devenir créateur de richesse et de promouvoir l’économie nationale : des équipements existants à mutualiser, des normes à certifier, des mécanismes de financement en vigueur. La cohérence de cette démarche appelle une volonté politique de mise en œuvre.
Prof. Mustapha Kamel MIHOUBI, Enseignant-chercheur ENSH, (Ancien Ministre)
E-mail : k.mihoubi@ensh.dz
Références
[1] García-Zubia, J., López-de-Ipiña, D., Orduña, P. (2005). « Evolving towards better architectures for remote laboratories: a practical case » International Journal of Online Engineering (iJOE), Vol. I, N°2, pp. 1-11. ISSN: 1861-2121.
[2] Mihoubi, M.K. (2026). L’Université 4.0 : du référentiel national assurance qualité (RNAQES) vers le Système de Management Intégré (SMI), quotidien Crésus, [22 et 23 mars 2026] ; Disponible à l’adresse : https://cresus.dz/contribution-luniversite-4-0/
[3] Russell, Stuart J. et Norvig, Peter, 2021. Artificial Intelligence: A Modern Approach, Fourth Edition. Hoboken, NJ: Pearson. Pearson Series in Artificial Intelligence. ISBN 9780134610993.
