La disparition de Liamine Zeroual ravive une mémoire nationale marquée par la violence des années 1990, mais aussi par la stature d’un homme qui, au cœur de la tourmente, a tenu l’État debout.
Invité de la Radio Chaîne III de la Radio nationale, le politologue Mehdi Boukouama a dressé le portrait d’un dirigeant
«hors normes», dont l’héritage dépasse les frontières nationales.
«Zeroual n’est pas un ancien Président comme les autres. Il incarne le patriotisme dans l’un des moments les plus critiques de l’Algérie contemporaine», affirme-t-il.
Lorsqu’il accède au pouvoir en 1994, le pays est au bord de l’effondrement. Attentats quotidiens, institutions fragilisées, isolement international : l’Algérie traverse une crise totale. Dans ce contexte, l’ancien général et ministre de la Défense accepte de prendre les rênes, avant d’être élu en 1995, dans un scrutin qui marque le retour progressif de la légitimité populaire.
Sa méthode repose sur un équilibre rare : fermeté sécuritaire et ouverture politique. D’un côté, il s’appuie sur l’Armée nationale populaire pour contenir la violence. De l’autre, il amorce une dynamique de dialogue, convaincu que la sortie de crise ne peut être uniquement militaire.
C’est dans cet esprit qu’il lance la loi sur la Rahma, première étape d’un processus de réconciliation nationale qui se prolongera par la concorde civile. Une stratégie qui fera de l’Algérie un cas d’école dans la lutte contre le terrorisme, bien avant que ce phénomène ne s’impose à l’échelle mondiale après les attentats du début des années 2000.
Sur le plan institutionnel, Zeroual imprime une marque durable. La Constitution de 1996 introduit notamment la limitation des mandats présidentiels — une avancée majeure dans un environnement régional dominé par les présidences à vie. «Une vision moderne du pouvoir, fondée sur l’État plutôt que sur l’homme», souligne Boukouama.
En diplomatie, il défend une ligne claire : souveraineté et non-ingérence. Fidèle à l’héritage de Novembre 1954 et à l’esprit du non-alignement, il refuse toute intervention étrangère dans la gestion de la crise algérienne, malgré les pressions. Un choix qui permet au pays de préserver son autonomie décisionnelle et de restaurer progressivement sa crédibilité internationale.
Mais c’est en 1999 que Liamine Zeroual pose un acte rare. En annonçant une élection présidentielle anticipée et en renonçant à briguer un nouveau mandat, il choisit de se retirer volontairement. Dans un paysage politique où les transitions sont souvent contraintes, ce geste tranche. «La preuve qu’il était un homme d’État, pas un homme de pouvoir», résume Mehdi Boukouama.
Discret, peu enclin aux artifices du pouvoir, Liamine Zeroual laisse l’image d’un dirigeant sobre, efficace, et profondément attaché à l’intérêt national. À un moment où l’Algérie vacillait, il aura contribué à éviter le basculement.
Son nom s’inscrit désormais parmi les figures majeures de l’histoire contemporaine du pays, non dans le bruit, mais dans la rigueur et le sens du devoir.
Sarah Mekla
