Qu’on s’entende une bonne fois. Soutenir l’Iran, dans l’épreuve, n’est ni une allégeance aux mollahs, ni une absolution générale, ni un aveuglement doctrinal. C’est un réflexe de justice face à une entreprise de prédation menée au grand jour par Washington et Tel-Aviv. Oui, l’Algérie garde avec Téhéran une mémoire difficile.
Oui, il y eut des tentatives d’influence, des phrases inacceptables, des séductions idéologiques qui ont laissé des traces.
Mais il y a des moments où l’Histoire exige de hiérarchiser les fautes. Et l’étranglement programmé d’un peuple vaut infiniment plus lourd que nos contentieux, si réels soient-ils.
Il faut parler net. Le vacarme médiatique tente de nous enfermer dans une alternative ridicule. Ou bien l’on épouse la version américaine et sioniste du monde, ou bien l’on serait automatiquement enrôlé dans la procession des dévots de Téhéran.
Cette escroquerie intellectuelle ne trompe plus que les paresseux de la pensée et les sous-traitants de l’empire. Depuis quand faut-il aimer un régime pour condamner l’acharnement dont il est la cible ?
Depuis quand la justice est-elle devenue une affaire d’affinité ?
Depuis quand le droit international se distribue-t-il à la tête du client ?
La vérité, la seule, est que l’Iran est dans le viseur non pour un crime avéré, mais pour une insubordination persistante.
On veut le punir d’exister hors laisse.
On veut le frapper avant qu’il ne soit trop fort, trop autonome, trop réfractaire, trop impossible à plier.
Il ne s’agit pas d’une riposte, il s’agit d’une doctrine de domestication. On n’y combat pas un danger immédiat, on y exécute une indépendance potentielle. Ce n’est pas de la sécurité, c’est de la prophylaxie impériale. On ne désarme pas un adversaire, on veut lui casser la colonne vertébrale. Point.
Et c’est là que l’on convoque notre mémoire algérienne comme un traquenard. On ressort les vieilles blessures apaisées, les vieilles ombres, les vieux soupçons, comme s’ils devaient mécaniquement nous jeter dans les bras de ceux qui bombardent, sanctionnent, encerclent et détruisent.
Oui, nous avons avec l’Iran un souvenir douloureux. L’Iran aurait tenté de détruire l’Algérie par la main d’Abbassi Madani et sa fameuse phrase selon laquelle la révolution iranienne sauverait non seulement l’ouma islamique, mais l’humanité entière. Une telle formule, dans la mémoire algérienne, sonne comme une offense à notre propre histoire, à notre propre souffle.
À notre propre révolution.
Nous savons d’où nous venons.
Nous savons que la révolution du peuple algérien n’a eu besoin ni de parrain étranger, ni de caution importée, ni de magistère venu d’ailleurs pour éclairer les consciences. La révolution algérienne fut celle qui a illuminé les cœurs. Cette fierté n’est pas négociable.
L’Algérie n’a jamais été une province idéologique à annexer.
Elle n’a jamais accepté qu’on lui dicte sa route depuis une autre capitale, fût-elle drapée de ferveur révolutionnaire.
Mais voilà précisément pourquoi notre jugement devrait être plus juste que celui des autres, et non plus aveugle. Parce que nous connaissons le prix de l’ingérence, nous devrions reconnaître immédiatement le visage de l’agression. Parce que nous savons ce qu’est une tentative de captation, nous devrions voir sans effort ce que signifie aujourd’hui la mise en coupe réglée de l’Iran.
Parce que nous avons la mémoire des humiliations, nous ne devrions jamais nous faire les auxiliaires satisfaits d’un affront plus grand encore.
Qu’on ne se trompe donc pas d’époque. Ni d’échelle.
Le débat du moment n’est pas de savoir si le régime iranien mérite l’encens. Il ne le mérite pas.
Le débat n’est pas de savoir si nous devons oublier nos réserves, nos méfiances ou nos griefs. Nous n’avons rien à oublier.
Le débat est de savoir si l’on accepte qu’un axe américano-sioniste s’arroge le droit de choisir quels peuples ont le droit de respirer et quels autres doivent être étranglés par…. précaution. Et sur ce point, toute conscience debout ne peut répondre que par le refus.
Les États-Unis et l’entité ne poursuivent plus seulement leurs intérêts, ils ont élevé leur volonté au rang de morale universelle.
Ils détruisent puis parlent de stabilité. Ils incendient puis se parent du vocabulaire de la sécurité.
Ils sèment le chaos et baptisent ce chaos ordre régional.
Ils fabriquent le monstre, le diffusent en boucle, le grossissent à la lumière des plateaux, puis demandent au monde d’applaudir son exécution.
C’est une vieille méthode, usée jusqu’à la corde. De l’Irak à la Syrie, de la Palestine à l’Iran. Une méthode de procureur pyromane. Une méthode de prédateur qui rédige lui-même l’acte d’accusation de sa proie.
Le plus insupportable est que cette violence ne se contente plus d’être brutale, elle veut désormais être vertueuse. Elle ne veut plus seulement vaincre, elle veut être admirée pour ses destructions. Elle veut que les victimes se taisent, que les témoins se couchent et que les peuples dominés remercient leurs bourreaux pour la pédagogie des bombes. Voilà le point de pourriture ultime de l’ordre international. La force n’y suffit plus, il faut encore l’enjoliver d’éthique. Le crime ne cherche plus à se cacher, il exige la standing ovation.
Or même au cœur du système américain, des experts, des diplomates, des voix plus lucides prennent leurs distances avec l’aventurisme de Trump et avec cette politique de testostérone géopolitique qui transforme le monde en poudrière permanente. Ils savent que l’on ne piétine pas indéfiniment les peuples sans réveiller des décennies de rancœur, de revanche et de désordre. Ils savent que le retour du bâton n’est ni une formule commode ni une consolation de tribune. C’est la physique politique de l’arrogance. À force de distribuer la mort, on finit toujours par récolter l’insécurité.
Alors, qu’on nous laisse avec nos nuances, mais qu’on ne nous arrache pas notre boussole. Nous n’avons pas à nous prosterner devant Téhéran pour dire que Washington et Tel-Aviv se comportent en incendiaires. Nous n’avons pas à absoudre les mollahs pour refuser qu’un peuple entier soit pris pour cible. Nous n’avons pas à effacer le souvenir douloureux qui nous lie à l’Iran pour comprendre qu’il existe aujourd’hui une injustice plus grande, plus obscène, plus urgente à nommer.
C’est même l’honneur d’une nation mûre que de savoir distinguer entre ses griefs et ses principes. Un peuple adulte ne confond pas le ressentiment avec la justice. Il ne transforme pas sa mémoire blessée en permis d’indifférence. Il sait qu’il y a une hiérarchie morale dans les événements. Et dans cette hiérarchie, un désaccord historique, aussi sérieux soit-il, ne pèsera jamais plus lourd qu’une entreprise d’écrasement menée avec une arrogance coloniale à peine maquillée.
Disons-le donc avec la sécheresse qu’impose l’époque. Nous ne défendons pas un clergé, nous refusons une curée. Nous ne sanctifions pas un régime, nous contestons le droit du plus fort à choisir qui peut exister. Nous ne confondons pas l’Iran avec une idole, mais nous refusons qu’il soit traité comme une proie. Le reste n’est que bavardage d’otages volontaires, littérature de salon pour consciences sous tutelle, ou prose de domestiques ravis d’être assis à la table du maître.
L’Histoire, elle, ne retiendra pas les prudences serviles. Elle retiendra qui, au milieu de la meute, eut encore le courage de distinguer un différend d’une injustice, une réserve d’un crime, une hostilité politique d’une chasse à l’homme grandeur géopolitique. Et ce jour-là, il faudra bien choisir son camp. Non pas entre Téhéran et ses adversaires. Mais entre le droit et la curée.
S. Méhalla
