Pendant plus de trois décennies, une constante s’est imposée dans les cercles stratégiques américains : l’idée d’une guerre directe contre l’Iran a toujours été considérée comme un scénario à éviter.
Dans les couloirs feutrés du Pentagone, dans les rapports confidentiels remis à la Maison-Blanche et dans les simulations stratégiques menées par les états-majors, un consensus remarquable s’était installé. Républicains ou démocrates, administrations successives ou chefs militaires différents… tous parvenaient à la même conclusion.
La raison n’était ni idéologique ni morale. Elle relevait du calcul froid de la puissance.
L’Iran ne ressemble à aucun des théâtres d’opérations où les États-Unis ont combattu depuis la fin de la guerre froide. Le pays est vaste (quatre fois la taille de l’Irak) et dispose d’une population bien plus nombreuse. Sa topographie montagneuse constitue un obstacle naturel aux opérations terrestres, comme l’avaient déjà noté de nombreux stratèges, de l’historien militaire Edward Luttwak aux analystes du RAND Corporation. À cela s’ajoute un facteur décisif qui est la position géographique de l’Iran lui permettant d’exercer une influence directe sur l’un des nœuds énergétiques les plus vitaux du système économique mondial.
En d’autres termes, une confrontation avec Téhéran ne serait pas seulement un conflit régional. Elle aurait immédiatement des répercussions planétaires.
Durant des années, les simulations militaires américaines ont exploré ce scénario. Les conclusions étaient presque toujours identiques. Une campagne aérienne pourrait infliger des dégâts considérables aux infrastructures iraniennes, mais elle ne garantirait ni l’effondrement du régime ni une victoire stratégique rapide. Les expériences historiques, de la Seconde Guerre mondiale au Vietnam, avaient déjà démontré que les bombardements massifs ne suffisent pas nécessairement à provoquer la capitulation d’un État.
Les stratèges américains se souvenaient notamment d’un fait souvent rappelé par les historiens militaires : malgré la destruction systématique de ses villes pendant des mois, le Japon ne s’est rendu qu’après l’usage de l’arme nucléaire et l’entrée en guerre de l’Union soviétique. De même, la campagne de bombardements au Vietnam n’a jamais provoqué l’effondrement politique du régime de Hanoï. Dans la plupart des cas, la pression extérieure tend plutôt à consolider la cohésion nationale.
Ces précédents historiques nourrissaient une prudence persistante dans les milieux militaires américains.
Une guerre économique plutôt qu’une guerre classique
Mais l’aspect le plus préoccupant du scénario iranien ne réside pas dans la capacité de résistance militaire du pays. Il tient à la nature même de la réponse que Téhéran pourrait adopter.
Pendant longtemps, l’hypothèse dominante à Washington était celle d’une confrontation militaire classique, frappes contre les bases américaines, attaques contre les groupes aéronavals ou tirs de missiles sur les installations militaires régionales. Ce sont des cibles que l’armée américaine sait protéger et défendre.
Or, de nombreux analystes estiment que l’Iran pourrait choisir une stratégie différente, fondée sur ce que les stratèges appellent la guerre économique asymétrique.
Plutôt que d’attaquer directement les forces militaires occidentales, Téhéran pourrait viser l’infrastructure énergétique et logistique du Golfe. Les terminaux pétroliers, les raffineries, les installations portuaires, les plateformes de chargement ou les pipelines constituent des cibles vastes, dispersées et extrêmement difficiles à protéger intégralement.
À cela s’ajoute la question cruciale du détroit d’Ormuz.
Ce passage maritime étroit, situé entre l’Iran et la péninsule Arabique, voit transiter environ un cinquième du pétrole mondial. Quelques mines marines, des missiles antinavires ou des attaques menées par des vedettes rapides suffiraient à rendre le trafic extrêmement risqué. Sans même fermer complètement la voie maritime, il serait possible d’augmenter considérablement les coûts d’assurance des pétroliers et de perturber les flux commerciaux.
Dans une économie mondiale encore largement dépendante des hydrocarbures, un tel choc énergétique aurait des effets en cascade. Les prix du pétrole s’envoleraient, entraînant avec eux les coûts du transport maritime, de l’industrie et de l’agriculture. L’inflation, déjà persistante dans de nombreuses économies, pourrait repartir à la hausse.
L’Europe serait particulièrement vulnérable.
Après la rupture progressive de ses approvisionnements énergétiques russes depuis la guerre en Ukraine, le continent dépend davantage du pétrole et du gaz provenant du Moyen-Orient. Une perturbation durable dans le Golfe risquerait de fragiliser davantage des économies déjà confrontées à une croissance faible.
Les économies asiatiques ne seraient pas épargnées. Le Japon et la Corée du Sud importent une part considérable de leur énergie depuis cette région. Pour des pays disposant de ressources naturelles limitées, toute perturbation prolongée de ces flux représente un risque stratégique majeur.
Dans les pays plus fragiles — Pakistan, Bangladesh ou certaines économies africaines — une flambée prolongée des prix de l’énergie pourrait provoquer des crises économiques et sociales sévères. Certains économistes évoquent même la possibilité d’une récession mondiale profonde si une perturbation majeure des flux pétroliers venait à se prolonger.
L’ombre d’un basculement géopolitique
Ce conflit ne peut, cependant, être compris uniquement à travers la relation entre Washington et Téhéran. D’autres acteurs observent la situation avec une attention particulière.
La Russie et la Chine ont toutes deux intérêt à voir les États-Unis mobiliser une partie importante de leurs ressources militaires au Moyen-Orient. Dans la logique classique de l’équilibre des puissances, l’engagement prolongé d’un rival dans un théâtre d’opérations éloigné réduit sa capacité d’action ailleurs.
Plusieurs analystes évoquent notamment l’idée d’un «surétirement impérial», concept étudié par les historiens depuis la chute de l’Empire romain jusqu’au déclin de l’Empire britannique. Une grande puissance qui disperse excessivement ses ressources peut progressivement perdre sa capacité à maintenir son influence globale.
Dans ce contexte, une crise prolongée au Moyen-Orient pourrait accélérer la transition vers un ordre international plus multipolaire.
Les monarchies du Golfe se trouvent, elles aussi, dans une position délicate. Depuis des décennies, leur sécurité repose largement sur la présence militaire américaine. Mais ces mêmes bases militaires pourraient désormais devenir des cibles potentielles en cas d’escalade régionale.
La question qui se pose aujourd’hui dans certaines capitales du Golfe est simple mais fondamentale : la présence militaire américaine constitue-t-elle toujours une garantie de sécurité ou devient-elle un facteur de vulnérabilité ?
À cette équation stratégique s’ajoute une dimension des systèmes de défense antimissile. Malgré leur sophistication, ces systèmes sont confrontés à une contrainte mathématique difficile à contourner. Les intercepteurs coûtent extrêmement cher et leur nombre est limité, tandis que les missiles et drones offensifs peuvent être produits à moindre coût et en grand volume. Une stratégie d’attaques répétées pourrait progressivement saturer les défenses.
Au-delà de la confrontation militaire, certains analystes redoutent également une accélération de la prolifération nucléaire dans la région. Si l’Iran devait renforcer sa détermination à acquérir une capacité nucléaire, d’autres puissances régionales pourraient être tentées de suivre la même voie.
L’histoire montre que les crises stratégiques majeures transforment souvent l’équilibre international. L’embargo pétrolier de 1973 avait déjà provoqué une récession mondiale et redéfini les rapports entre producteurs et consommateurs d’énergie.
Aujourd’hui, de nombreux observateurs considèrent que la situation actuelle pourrait marquer un tournant comparable.
Car ce qui se joue dépasse largement une confrontation militaire classique. Il s’agit d’un moment charnière où se croisent les dynamiques de puissance, les équilibres énergétiques mondiaux et la transformation progressive de l’ordre international.
Et comme le rappellent de nombreux observateurs, la question essentielle n’est plus de savoir si la situation est dangereuse. Sur ce point, un consensus existe déjà.
La véritable interrogation est ailleurs.
Ceux qui prennent les décisions mesurent-ils pleinement l’ampleur des risques qu’ils ont contribué à déclencher ?
Synthèse S. Méhalla
