Les prix du pétrole et du gaz flambent, mettant sous pression l’Europe, la Chine et l’Inde, tandis que la Russie renforce sa position énergétique. Entre chaos sur les marchés et recomposition des alliances, le conflit redessine la géopolitique mondiale.
La guerre au Moyen-Orient entre dans son huitième jour, et rien ne plaide en faveur d’une issue rapide ou favorable au conflit. Le chaos énergétique s’installe de plus en plus et, comme l’a souligné, jeudi dernier, Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), «si ce conflit se prolonge, il pourrait affecter les prix mondiaux de l’énergie, le sentiment des marchés, la croissance et l’inflation, imposant de nouvelles exigences aux décideurs politiques».
Les hydrocarbures, vecteur de tensions
La principale crainte réside dans le retour de l’inflation, alimentée par une hausse durable des prix des hydrocarbures. La crise du détroit d’Ormuz met sous pression les fournisseurs de pétrole brut du Golfe et leurs principaux clients. Malgré les assurances répétées des autorités américaines quant à l’absence de blocage officiel du détroit, les données satellitaires montrent qu’aucun pétrolier n’y a transité depuis le 1er mars.
Cette perturbation impacte immédiatement les deux plus grands importateurs mondiaux. La Chine a régulièrement augmenté ses achats de pétrole russe depuis 2022, mais près d’un tiers de ses importations de brut proviennent encore du Golfe. L’Inde, de son côté, a réduit sa forte dépendance au pétrole russe, le remplaçant par des approvisionnements du Moyen-Orient. Face à la crise iranienne et à l’absence de perspectives de normalisation rapide du trafic dans le détroit d’Ormuz, ces deux géants asiatiques semblent se tourner vers la Russie comme fournisseur historique. L’Inde a d’ailleurs commencé à réceptionner des cargaisons de pétrole russe et bénéficie d’une dérogation temporaire de 30 jours pour ses raffineurs, leur permettant d’acheter du pétrole russe malgré les sanctions.
La situation est telle que, mercredi dernier, Bloomberg rapportait que Washington allait également exempter de sanctions la filiale allemande de Rosneft, au grand soulagement de l’Allemagne, inquiète pour ses activités de raffinage. Certains analystes y voient un signe d’une attitude plus conciliante des États-Unis sur ce dossier.
Russie : la résurrection
Dans une interview accordée à des médias russes, Vladimir Poutine n’a pas exclu de cesser immédiatement ses livraisons de gaz à l’Europe, sans attendre les restrictions prévues par l’UE, qui interdiront progressivement le gaz russe jusqu’en 2027. «S’ils vont de toute façon fermer le marché dans un mois ou deux, ne vaut-il pas mieux arrêter maintenant et se tourner vers des partenaires fiables ?», a déclaré le président russe. Il a précisé que le gouvernement allait «se pencher sur cette question» en concertation avec les entreprises du secteur énergétique.
Pour rappel, l’UE a mis en place un plan pour abandonner progressivement le gaz russe : interdiction des importations de GNL dès le 25 avril, puis arrêt des livraisons par gazoduc à partir du 17 juin, avec une interdiction totale prévue pour septembre 2027. Cependant, la guerre au Moyen-Orient risque de contrarier ce calendrier. Une réduction des flux de GNL transitant par le détroit d’Ormuz resserrerait immédiatement le marché spot mondial, et un éventuel arrêt des livraisons de gaz russe, combiné au conflit avec l’Iran, pourrait provoquer une nouvelle flambée des prix de l’énergie.
Si Poutine affirme «réfléchir à voix haute» sans agenda politique, il relie néanmoins sa future décision aux «politiques erronées» de l’Europe, exerçant une pression implicite sur l’UE pour qu’elle revoie son plan.
UE : dissensions et tensions
Le message de Poutine semble avoir produit son effet. Le ministre norvégien de l’Énergie, TerjeAasland, a demandé de reconsidérer le calendrier de renoncement aux matières premières russes. Cette inquiétude s’ajoute au refus de la Hongrie et de la Slovaquie, très dépendantes du gaz russe, d’abandonner leurs approvisionnements. Budapest a même menacé de saisir la Cour de justice de l’UE.
Le Kremlin a qualifié la Hongrie et la Slovaquie de «partenaires fiables» et a promis de poursuivre les livraisons si ces pays maintiennent leur politique actuelle. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient et la flambée des prix de l’énergie, la discorde entre la Hongrie et l’Ukraine s’est intensifiée. Kiev bloque les approvisionnements en pétrole vers la Hongrie via le pipeline Druzba, en réponse au blocage des livraisons de diesel par Budapest et à la suspension d’un prêt d’aide militaire européen à Kiev, ainsi qu’au 20ᵉ train de sanctions de l’UE contre la Russie. La Slovaquie a soutenu Budapest en menaçant également de couper ses livraisons d’urgence à l’Ukraine.
Confrontée aux intérêts divergents de ses membres, l’UE peine à afficher une position cohérente. Les dissensions ne se limitent pas à l’énergie : l’Espagne est le seul pays à avoir publiquement condamné l’attaque initiale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. Le président américain Donald Trump a réagi en menaçant de rompre tous les liens commerciaux avec Madrid, accentuant encore les tensions diplomatiques.
S. Smati
