Derrière l’annonce flatteuse d’un nouveau prêt de 500 millions de dollars au Nigéria, le communiqué de la Banque africaine de développement expose, une fois encore, les limites structurelles de la souveraineté économique africaine.
Par S. Méhalla
On y parle de «gouvernance», «transition énergétique», «transparence», «mobilisation de recettes non pétrolières»… mais jamais du véritable enjeu : la dépendance financière chronique qui transforme les États africains en gestionnaires sous surveillance plutôt qu’en architectes souverains de leur développement.
Le premier angle noir, c’est la nature même de ce prêt. À force d’empiler des financements «d’appui budgétaire», le Nigéria se retrouve dans une situation paradoxale : réformer pour rembourser, réformer pour rassurer les bailleurs, réformer pour attirer un secteur privé qui n’investit qu’adossé à des garanties publiques.
Où est la souveraineté, quand les transitions énergétiques, les choix fiscaux, les plans d’adaptation climatique deviennent des lignes imposées par l’ingénierie financière multilatérale ?
Le deuxième angle, plus problématique encore, est la présentation presque mécanique des «réformes». L’amélioration des recettes non pétrolières peut certes sembler logique, mais elle revient souvent à déplacer la charge fiscale vers les ménages et les PME, sans jamais régler l’évasion massive ou les circuits d’extraction extérieure des richesses nigérianes. De même, l’insistance sur la transparence et l’efficacité de la dépense publique laisse entendre, mine de rien, que l’État nigérian resterait incapable sans supervision technocratique externalisée.
Le troisième angle mort concerne l’énergie. Le communiqué parle d’«accélérer la réforme du secteur de l’électricité» et de «renforcer la gouvernance», mais ne dit rien des échecs passés des privatisations ni des contrats asymétriques signés avec les opérateurs. La transition énergétique, ici, ressemble davantage à un marché futur pour les partenaires extérieurs qu’à un projet de souveraineté énergétique nigériane. Les normes d’efficacité pour les appareils électriques ? Elles profiteront d’abord aux importateurs étrangers, pas à l’industrie locale.
Le texte passe sous silence une réalité fondamentale : le Nigéria — géant démographique, puissance pétrolière… — se retrouve, malgré son potentiel, à dépendre d’un prêt destiné à «consolider des acquis». Cela montre surtout l’incapacité du système financier africain à financer lui-même ses transformations. La BAD, censée être un instrument de souveraineté continentale, agit ici comme une courroie de transmission des mêmes doctrines que les bailleurs classiques : réformes fiscales, privatisations progressives, discipline budgétaire, environnement favorable au PPP. Tout cela dans un pays qui, malgré 5,1 milliards de projets actifs, n’a toujours pas résolu son déficit structurel en électricité.
Un prêt de plus, pour corriger les failles que les précédents prêts n’ont jamais réglées. Une gouvernance «améliorée» sur papier, une transition énergétique dictée par les standards externes, une souveraineté conditionnelle qui avance masquée sous la rhétorique du développement inclusif. Le Nigéria n’a pas besoin de nouvelles prescriptions : il a besoin de reprendre la maîtrise intégrale de son système fiscal, de son énergie et de son financement. Ce communiqué, lui, démontre que le chemin est encore long.
S. M.
