L’affaire Imetal s’ouvre ce lundi au tribunal de Sidi M’Hamed. Jadis fleuron de la sidérurgie nationale, ce groupe s’est transformé en gouffre financier où se sont mêlés détournements, surfacturations et blanchiment d’argent.
Par Redouane Hannachi
Vingt-cinq cadres, treize filiales, des milliards de dinars envolés : le procès de ce géant déchu pourrait révéler l’un des plus vastes réseaux de corruption économique de ces vingt dernières années — et poser une question brûlante : l’Algérie saura-t-elle juger ceux qui ont volé son industrie ?
C’est une affaire d’État. Un séisme industriel. Ce lundi, le pôle pénal économique et financier du tribunal de Sidi M’Hamed ouvre le dossier Imetal, ce groupe public tentaculaire des industries métallurgiques et sidérurgiques, aujourd’hui vitrine éclatée d’une corruption systémique. Le naufrage d’Imetal révèle les failles béantes d’un modèle économique miné de l’intérieur.
Imetal, c’était la promesse de la renaissance industrielle. Une puissance étatique capable de produire, de rivaliser, d’exporter. Mais derrière la façade d’acier, l’entreprise s’est muée en laboratoire de la prédation. L’enquête du parquet économique a mis à nu un système organisé de détournements, de marchés truqués, de surfacturations et de blanchiment. Les juges parlent d’une véritable ingénierie de la corruption. Les achats de déchets ferreux, les importations de charbon, la location d’engins industriels : tout un circuit de fausses factures et de sociétés-écrans où se mêlaient intérêts privés et argent public. Résultat : des pertes colossales, une production effondrée, un complexe d’El Hadjar à genoux.
Tout est parti d’un rapport interne de 86 pages, remonté jusqu’au parquet et détaillant les circuits opaques, les contrats sans appels d’offres et les connexions douteuses avec des intermédiaires étrangers. La brigade centrale de lutte contre la criminalité économique s’en saisit et découvre, très vite, un réseau mafieux infiltré dans les rouages du groupe. Les enquêteurs décrivent un système de chantage, de menaces et de pressions pour imposer des marchés. Les révélations sont accablantes : manipulation des appels d’offres, détournements de subventions, destruction volontaire d’équipements pour justifier de nouveaux achats. Une stratégie du chaos au profit de quelques-uns.
Le PDG d’Imetal, placé en détention en mars 2023, n’aura pas vu le procès. Il décédé en prison en juillet dernier. Autour de lui, une nébuleuse de dirigeants – dont celui du groupe Sider – poursuivis pour abus de fonction, blanchiment et concussion. Dix-sept inculpés, rejoints par huit complices présumés. Selon l’instruction, ils formaient un cartel interne, une structure parallèle au service d’intérêts privés, avec pour objectif de siphonner la ressource, neutraliser les contre-pouvoirs et étouffer toute remontée d’alerte.
Depuis des années, les syndicats du complexe d’El Hadjar dénonçaient la dérive. “Nous voyions venir l’effondrement, mais personne n’écoutait”, confie un ancien délégué. Les ateliers ferment, les fours s’éteignent, les ouvriers sont licenciés par vagues. La production sidérurgique chute de près d’un tiers, tandis que le Trésor public encaisse des milliards de dinars de pertes. L’outil industriel national, conçu pour créer de la richesse, est devenu une machine à appauvrir.
Le procès, reporté à la demande de la défense, se tient dans un climat de tension. Les magistrats ont confirmé les ordonnances du juge d’instruction et rejeté les recours contre les mandats de dépôt. Les avocats demandent du temps. La justice, elle, demande des comptes. Derrière la salle d’audience, c’est tout un modèle de gouvernance qui vacille. Imetal n’est pas un cas isolé. C’est le miroir d’un système : celui d’entreprises publiques transformées en fiefs privés, où l’État paye et où la nation perd.
Ce procès ne dira pas seulement qui a fauté. Il dira si l’Algérie a décidé, enfin, d’en finir avec la rente, la connivence et l’impunité. “Imetal, c’est plus qu’un dossier, c’est un signal”, confie un magistrat sous anonymat. “Si l’on échoue à juger ce type de crime économique, on renonce à reconstruire.” Entre l’acier qui rouille et la justice qui s’affirme, le pays joue ici bien plus qu’un procès : il joue la crédibilité même de son redressement.
Affaire Imetal, les points à retenir
-Un empire déchu.
Groupe public des industries métallurgiques et sidérurgiques, Imetal regroupait treize filiales et employait des milliers de salariés. Il est aujourd’hui au cœur d’un scandale industriel sans précédent.
– Une corruption systémique.
L’enquête du pôle économique de Sidi M’Hamed a révélé un vaste réseau de détournements, blanchiment, et surfacturations orchestré par plusieurs cadres dirigeants.
– Des pertes colossales.
Le complexe d’El Hadjar, fleuron historique de la sidérurgie algérienne, a vu sa production chuter de près d’un tiers, provoquant des milliards de dinars de pertes pour le Trésor public.
– Des inculpations au sommet.
Vingt-cinq personnes sont poursuivies, dont le PDG d’Imetal (décédé en détention) et le patron du groupe Sider. Dix-sept accusés principaux et huit complices présumés comparaîtront.
– Un test pour la justice.
Ce procès symbolise la volonté de l’État de rompre avec la culture de l’impunité. Un signal fort, ou une énième désillusion ? La réponse s’écrira à la barre.
R.H.
