90 ans après l’invasion de l’Éthiopie, le pays persiste dans le déni de ses crimes impérialistes…
Par Rédaction de Crésus
Le 3 octobre 1935, l’Italie fasciste de Mussolini lançait son invasion de l’Éthiopie, dernière grande conquête coloniale européenne en Afrique. Bombardements chimiques, massacres de masse, villages entiers incendiés : la campagne fut une guerre d’agression caractérisée par des atrocités systématiques. Entre 120 000 et 200 000 civils éthiopiens périrent, des dizaines de milliers furent déportés et soumis au travail forcé. Pourtant, ce chapitre sombre reste marginal dans la mémoire collective italienne.
L’oubli s’explique par le mythe tenace des italiani brava gente, l’idée que les Italiens auraient été des colonisateurs «plus humains», apportant routes et architecture plutôt que chaînes et massacres. Dès la fin du XIXᵉ siècle, alors que Rome s’emparait de la Libye, de la Somalie et de l’Érythrée, ce récit fut cultivé par les manuels scolaires et la culture populaire. Même la tentative avortée de conquête de l’Éthiopie en 1896, suivie de la guerre chimique de 1935-36, fut longtemps relativisée ou esthétisée à travers le prisme des «infrastructures modernes» laissées par l’occupant.
La réalité fut tout autre. Après l’entrée triomphale de Pietro Badoglio à Addis-Abeba en mai 1936, l’occupation se poursuivit dans la violence : exécutions, concentration camps, répression féroce de la résistance. L’épisode le plus sanglant reste celui du «Yekatit 12» (février 1937), où les représailles italiennes firent plus de 30 000 morts en quelques jours. Mussolini proclama la création de l’«Afrique orientale italienne» et fit couronner le roi Victor-Emmanuel III «empereur d’Éthiopie», symbole d’un empire bâti sur le sang.
Après 1945, l’Italie préféra se présenter comme victime du nazisme plutôt que comme bourreau colonial. La Résistance devint le mythe fondateur de la République, effaçant de fait les responsabilités impériales. Contrairement à l’Allemagne face à l’Holocauste, aucune véritable politique d’aveu ni de réparation ne fut mise en place. Seules exceptions : la restitution en 2005 de l’obélisque d’Axoum (non sans polémique) et le traité signé en 2008 avec la Libye par Silvio Berlusconi, qui inclut des excuses officielles et une promesse d’investissements.
Aujourd’hui encore, l’oubli prévaut. Les statues de figures coloniales comme Indro Montanelli à Milan, éclaboussées par les scandales et dénoncées en pleine vague Black Lives Matter, sont maintenues par les autorités, transformant la mémoire en champ de bataille idéologique. Sous le gouvernement de Giorgia Meloni, qui défend une vision nationaliste de l’histoire, la question coloniale reste absente du discours officiel.
Or, cette amnésie n’est pas anodine. Comme le rappelle IPS, elle interroge la responsabilité historique de l’Europe et les politiques de mémoire contemporaines. Alors que d’autres nations débattent du sort de leurs statues impériales, l’Italie continue d’honorer ceux qui ont perpétré des crimes qu’elle refuse encore de regarder en face.
R.C.
