Conçu à la fin des années 1980, le protocole Hannibal a longtemps été l’un des secrets les mieux gardés de l’armée israélienne.
Son principe, révélé par Haaretz en 2003, est glaçant : «mieux vaut un soldat mort qu’un soldat captif». L’ordre autorisait à employer la force maximale pour empêcher qu’un militaire israélien soit enlevé, y compris en acceptant le risque de le tuer.
En 2014, cette doctrine est au cœur de la controverse de Rafah, dans le sud de Ghaza. Après l’annonce de la capture d’un soldat, l’entité sioniste déclenche un déluge de feu : artillerie, chars, raids aériens. Bilan : plus de 130 morts, dont le soldat lui-même. Déjà, la question morale et juridique surgit : l’État a-t-il sacrifié un des siens pour éviter un chantage futur ?
Sous la pression interne et internationale, l’armée annonce en 2016 l’annulation du protocole Hannibal. Des directives plus «proportionnées» sont publiées, insistant sur la nécessité de protéger la vie des soldats. Mais sur le terrain, nombre de vétérans parlent de réflexes enkystés. Comme si, malgré le texte abrogé, la culture opérationnelle demeurait.
7 octobre 2023 : l’épreuve du réel
Le 7 octobre, l’opération la plus meurtrière de son histoire contemporaine. Des centaines de civils et de militaires sont tués ou pris en otage par le Hamas. Dans le chaos, des ordres tombent dans plusieurs bases : ne laisser aucun véhicule repartir vers Ghaza, même au risque d’atteindre des captifs. Ce sont, de fait, des ordres de type Hannibal.
Les révélations d’Haaretz (2024) confirment que cette logique a été appliquée dans au moins trois installations militaires. La consigne : bloquer l’enlèvement à tout prix. La conséquence : la possibilité assumée que des otages soient frappés par des tirs amis.
Be’eri : symbole tragique
À Be’eri, un kibbutz assiégé, une scène dramatique illustre ce dilemme. Treize otages sont retenus dans une maison par des commandos palestiniens. Après de longues heures de négociation, des obus de char israéliens frappent la bâtisse. Treize captifs meurent.
L’armée blanchit le général qui a ordonné le tir et les familles dénoncent un «sacrifice» et réclament une enquête indépendante.
L’affaire Be’eri devient le miroir d’un débat : fallait-il neutraliser les assaillants au prix de la vie des otages ? Ou fallait-il privilégier le temps, la négociation, quitte à laisser le Hamas regagner Ghaza avec des captifs ?
Un recoupement éclairant
L’épisode de Rafah (2014) et celui du 7 octobre (2023) se répondent à dix ans de distance. Dans les deux cas, la même équation :
Coût stratégique d’un otage vivant (pressions politiques, échanges massifs de prisonniers, victoire psychologique pour l’ennemi).
Coût moral et politique d’un otage tué par son armée (perte de confiance, fractures internes, accusations de violation du droit international).
L’armée sioniste, par réflexe ou par doctrine, a souvent tranché en faveur du premier calcul.
Les zones d’ombre
Plusieurs familles d’otages affirment que leurs proches ont été victimes de tirs amis le 7 octobre. L’Associated Press rapporte qu’elles demandent des investigations rapides pour préserver les preuves. Pour l’instant, aucune commission indépendante n’a confirmé l’ampleur exacte de l’usage de cette doctrine. Ce qui est sûr, c’est que les traces du protocole Hannibal ressurgissent : officiellement abrogé, mais opérationnellement présent.
Le protocole Hannibal en trois dates
1986 : création après l’enlèvement de deux soldats par le Hezbollah.
2014 : Rafah, 130 morts en un jour, dont le soldat captif. Controverse mondiale.
2016 : annulation officielle, remplacée par des directives «proportionnées».
Droit international humanitaire (DIH)
Le DIH interdit les attaques disproportionnées et impose la distinction entre civils, combattants et captifs. En cas d’application du protocole Hannibal, le risque est double :
- Violation du principe de distinction (un otage est un non-combattant au moment de sa capture).
- Violation du principe de proportionnalité (usage d’un feu massif au détriment de la vie des captifs et des civils alentours).
D’où l’intérêt des enquêtes de l’ONU et des ONG pour déterminer si des crimes de guerre ont été commis le 7 octobre.
L’histoire du protocole Hannibal révèle une constante israélienne : la peur existentielle de l’enlèvement, vécue comme une défaite nationale. Le 7 octobre, malgré son annulation officielle, cette logique a refait surface, coûtant probablement la vie à des citoyens israéliens.
La question demeure, lancinante : un État a-t-il le droit de sacrifier les siens pour préserver sa force de dissuasion ? Ou, pour le dire autrement : en territoires occupés, la sécurité nationale prime-t-elle jusqu’à l’ultime prix de la vie de ses propres enfants?
Rédaction de Crésus
