En accueillant à Tianjin une vingtaine de chefs d’État et de gouvernement, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a confirmé sa stature : celle d’un sommet qui n’est plus seulement régional, mais un acteur global pesant près de 42 % de la population mondiale et plus de 23 % du PIB de la planète. Ce sommet, marqué par la présence de Xi Jinping, Vladimir Poutine, Narendra Modi mais aussi des dirigeants iranien, turc, biélorusse, pakistanais et nord-coréen, incarne le visage le plus concret de la recomposition des rapports de force mondiaux.
Le tournant de Tianjin : de la résistance à l’affirmation
Les mesures protectionnistes et la guerre commerciale lancées par Washington, notamment sous l’ère Trump, ont agi comme un catalyseur. Elles ont poussé nombre d’économies émergentes et de puissances régionales à chercher des alternatives à la dépendance vis-à-vis des États-Unis et de leurs alliés. Pékin, fort de son poids économique, et Moscou, moteur d’un contre-discours stratégique, ont trouvé un terrain fertile auprès des pays du Sud, lassés d’un modèle occidental perçu comme usé et discrédité par les guerres du Moyen-Orient et le conflit ukrainien.
À Tianjin, il ne s’agissait plus seulement de dénoncer l’unilatéralisme occidental, mais d’affirmer une alternative crédible : dialogue sécuritaire, coopération énergétique, projets d’infrastructures, et surtout l’ébauche d’un système monétaire hors du dollar, pierre angulaire d’un ordre post-occidental.
Un multilatéralisme «alternatif»
Le discours de Xi Jinping fut explicite : il faut s’opposer à «l’esprit de guerre froide» et aux «actes d’intimidation», allusion directe à la diplomatie coercitive américaine et européenne. L’OCS se pose comme un modèle de multilatéralisme sans exclusivité idéologique, ouvert à des États aux trajectoires politiques variées, des démocraties comme l’Inde, des régimes autoritaires comme l’Iran ou la Biélorussie, mais liés par une volonté commune de défendre leur souveraineté et de résister aux sanctions.
Ce pluralisme, loin d’être un handicap, constitue le ciment d’un bloc anti-occidental en recomposition : il ne repose pas sur une idéologie unique, mais sur le rejet partagé d’une hégémonie occidentale jugée intrusive, normative et inéquitable.
La détente sino-indienne, un signal fort
Parmi les signaux les plus remarqués du sommet, le réchauffement des relations entre Pékin et New Delhi a retenu l’attention. Après des années de tensions frontalières et de rivalités stratégiques, Xi Jinping et Narendra Modi ont affiché une volonté de dialogue. Pour les chancelleries occidentales, c’est un développement inquiétant : l’Inde, longtemps présentée comme un contrepoids asiatique à la Chine, choisit désormais de ne pas se laisser enfermer dans une logique d’alignement.
Cette normalisation progressive entre deux géants représentant à eux seuls plus de 2,7 milliards d’habitants est l’une des clés de voûte du basculement vers un monde multipolaire.
Vers un Sud global solidaire
Le sommet de Tianjin marque aussi l’affirmation d’un Sud global qui n’entend plus subir, mais peser. Ces nations, qui détiennent des réserves énergétiques stratégiques, des capacités industrielles croissantes et des marchés dynamiques, refusent désormais les injonctions unilatérales qui concernent leur politique extérieure ou leur organisation institutionnelle interne.
En se rassemblant dans un cadre tel que l’OCS, elles montrent qu’il existe une géopolitique de l’émancipation, où le soft power (coopération, interconnexion, infrastructures) se substitue à la logique punitive privilégiée par l’Occident.
Le sommet de Tianjin s’est ainsi présenté comme une vitrine d’un monde multipolaire en construction. Plus qu’un rendez-vous diplomatique, il constitue un jalon dans la redéfinition des équilibres globaux : l’émergence d’un bloc capable de faire contrepoids à l’Otan, de redessiner les circuits économiques et, à terme, de remodeler le système monétaire international.
S.M
