Dans un contexte de refonte stratégique de l’économie nationale, les hautes autorités engagent une profonde actualisation du cadre régissant les opérations d’importation et d’exportation.
À ce titre, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a annoncé la création de deux nouvelles instances spécialisées : l’une dédiée à l’importation, l’autre à l’exportation. Celles-ci seront fondées sur des bases juridiques modernes, conformes aux standards internationaux.
Objectif : structurer durablement le commerce extérieur national, protéger la production locale, rationaliser les importations et dynamiser les exportations hors hydrocarbures.
Dans cet entretien, Nabil Djemaa, expert financier international, nous livre son analyse.
Crésus : Comment percevez-vous l’environnement actuel du secteur de l’import-export en Algérie ?
Nabil Djemaa : L’environnement de l’import-export en Algérie est en pleine mutation. Depuis quelques années, l’État s’efforce de rompre avec un modèle économique historiquement dépendant des importations massives, en faveur d’un modèle plus productif, axé sur la substitution des importations et le développement d’une capacité exportatrice plus diversifiée.
Cependant, plusieurs obstacles freinent encore cette transition. L’administration demeure lourde, la réglementation instable, et le secteur logistique souffre d’un manque de compétitivité. Par ailleurs, la présence de l’Algérie sur les marchés internationaux reste limitée et les mécanismes de promotion commerciale manquent encore de structure et d’efficacité.
Cela dit, des avancées concrètes sont à noter : des régulations plus strictes sont mises en œuvre, la numérisation des procédures progresse, et une nouvelle génération d’exportateurs hors hydrocarbures commence à émerger. Tous ces éléments indiquent que le pays progresse, même si le chemin à parcourir reste important.
Le président de la République a annoncé la création de deux nouvelles instances pour organiser les opérations import/export. En quoi cette réforme vous semble-t-elle différente des précédentes tentatives de régulation ?
La réforme annoncée par le Président Tebboune marque une rupture nette avec les approches antérieures. Elle se distingue d’abord par une vision stratégique assumée, axée sur l’organisation, la transparence et une meilleure coordination interinstitutionnelle. Contrairement aux structures précédentes, souvent lourdes et génératrices de bureaucratie, la création de deux instances distinctes – l’une dédiée aux importations, l’autre aux exportations – introduit une spécialisation effective, susceptible d’améliorer sensiblement l’efficacité du système.
Par ailleurs, cette réforme s’appuie sur une interconnexion renforcée entre les institutions concernées, notamment la Banque d’Algérie, les banques commerciales, la Direction générale des impôts, les douanes et les caisses de l’État. Cette coordination vise à fluidifier les procédures liées au commerce extérieur.
Enfin, il convient de souligner la forte volonté politique exprimée au plus haut niveau. Le chef de l’Etat a clairement affirmé la nécessité de rompre avec les pratiques opaques du passé et de bâtir des institutions modernes, pérennes et adaptées aux standards internationaux.
Le Président insiste sur des bases juridiques «modernes et solides». Quels seraient selon vous les éléments essentiels pour garantir cette solidité juridique ?
Une base juridique solide repose avant tout sur une codification claire et harmonisée de l’ensemble des procédures liées à l’importation et à l’exportation. Cela englobe le contrôle des changes, la facturation, les certifications d’origine, ainsi que toutes les formalités du commerce extérieur. Il est essentiel d’intégrer les normes internationales dans les textes encadrant ces structures, qu’il s’agisse des banques commerciales, de la Banque d’Algérie ou des services douaniers.
L’interconnexion numérique entre ces institutions constitue également un enjeu central. Elle permettrait une meilleure traçabilité des opérations, ainsi qu’un contrôle renforcé contre la surfacturation, la sous-facturation et les flux suspects de capitaux. À cela s’ajoute la nécessité d’un système automatisé de surveillance des prix, garantissant un encadrement à la fois en amont et en aval des transferts de fonds.
La réforme annoncée par le président Abdelmadjid Tebboune marque une rupture nette avec les approches antérieures. Elle se distingue d’abord par une vision stratégique assumée, axée sur l’organisation, la transparence et une meilleure coordination interinstitutionnelle.
Les entreprises doivent, en outre, pouvoir bénéficier d’une véritable sécurité juridique, ce qui implique une stabilité des textes réglementaires, une transparence dans leur application, ainsi que la mise en place de mécanismes de recours ou de médiation en cas de litige.
Enfin, l’adhésion aux normes et pratiques reconnues à l’échelle internationale – telles que celles de l’OMC, de l’OMA ou de la Chambre de commerce internationale – est indispensable pour renforcer la crédibilité du système économique algérien sur la scène mondiale.
L’Etat veut rompre avec les pratiques opaques du passé. Quels types de dérives ont le plus fragilisé l’efficacité des précédentes institutions d’import-export ?
L’une des dérives les plus préjudiciables a été la surfacturation systématique à l’importation, souvent utilisée comme méthode de fuite des capitaux. Cette pratique a été facilitée par l’absence de contrôle réel sur les prix, l’origine des produits et la vérification des documents d’exportation.
D’autres dérives notables incluent le favoritisme dans l’attribution des autorisations ou des avantages liés à l’importation, favorisant l’émergence de réseaux de rente.
Par ailleurs, l’absence de suivi post-exportation a permis à certains opérateurs de bénéficier d’aides sans pour autant rapatrier les devises issues de leurs ventes à l’étranger. Enfin, la lenteur administrative, combinée à la superposition de structures aux compétences mal définies, a considérablement nui à l’efficacité du système, décourageant de nombreux acteurs économiques.
De nombreuses entreprises n’ont pas de représentation à l’international. Quel rôle pourrait jouer la nouvelle instance pour soutenir ces entreprises ?
La nouvelle instance pourrait jouer un rôle structurant en apportant un soutien concret aux entreprises algériennes souhaitant s’implanter à l’international, mais manquant de moyens ou d’expertise. Elle pourrait notamment organiser des actions de prospection sur les marchés étrangers, faciliter la participation à des salons internationaux, ou encore mettre en place des rencontres B2B afin de favoriser les partenariats.
L’adhésion aux normes et pratiques reconnues à l’échelle internationale – telles que celles de l’OMC, de l’OMA ou de la Chambre de commerce internationale – est indispensable pour renforcer la crédibilité du système algérien sur la scène mondiale.
Un accompagnement logistique, juridique, normatif et commercial serait également essentiel. Il s’agirait d’encadrer les opérateurs dans leurs démarches à l’export, de les former aux standards internationaux, et de simplifier les procédures douanières et bancaires.
La création de bureaux de représentation commerciale dans des pays stratégiques, en partenariat avec les ambassades ou les chambres de commerce, renforcerait par ailleurs la visibilité des produits algériens à l’étranger. Enfin, une plateforme numérique centralisée permettrait aux PME de gérer leurs opérations à distance, en toute transparence, avec une meilleure traçabilité.
Quels secteurs sont, selon vous, les plus prometteurs pour les exportations dans les années à venir ?
Plusieurs secteurs présentent un fort potentiel à l’export. L’agroalimentaire, notamment les dattes, l’huile d’olive, les céréales transformées ou encore les produits laitiers, figure parmi les domaines les plus prometteurs. L’industrie pharmaceutique, renforcée par la signature de nouveaux partenariats avec des pays africains et arabes, peut également jouer un rôle moteur.
Le secteur du numérique et des services IT pourrait, s’il bénéficie d’un cadre réglementaire adapté, ouvrir des perspectives inédites à l’exportation.
Dans le secteur des matériaux de construction, des produits tels que le ciment, la céramique, le verre ou le fer à béton bénéficient d’une forte demande à l’international. Le textile et le cuir, soutenus par des pôles industriels, à l’instar de ceux de Relizane ou d’El-Khroub, sont également à suivre de près.
Le secteur du numérique et des services IT pourrait, s’il bénéficie d’un cadre réglementaire adapté, ouvrir des perspectives inédites à l’exportation. Enfin, les énergies renouvelables et les équipements associés, portés par le potentiel solaire national et les projets en développement, constituent un levier stratégique à moyen et long terme.
En conclusion, la réforme engagée par l’État vise à bâtir une nouvelle architecture du commerce extérieur algérien, fondée sur la transparence, la spécialisation et l’efficacité. Si les institutions à venir parviennent à s’implanter durablement et à appliquer les standards internationaux, l’Algérie pourra amorcer une véritable transition vers une économie plus ouverte, mieux régulée et plus compétitive sur la scène mondiale.
Islam Khermane