1ère partie:
De la rareté à la résilience, l’Algérie déploie trois piliers stratégiques : indicateurs intelligents, recyclage industriel et responsabilité collective.
Prof. Mustapha Kamel Mihoubi, Enseignant-chercheur ENSH
(Ancien Ministre)
Dans un contexte de stress hydrique accentué par les changements climatiques, l’Algérie se trouve à un moment charnière. La disponibilité hydrique étant en dessous du seuil de pénurie absolue, établi à 500 m³ par l’indice de Falkenmark, le pays doit repenser sa stratégie de gestion des ressources hydriques. Cette situation critique requiert une approche tripartite : l’établissement d’indicateurs précis, la mise en œuvre d’une gestion stratégique et l’adoption d’une responsabilité sociétale affirmée.
Des chiffres qui interpellent
Les potentialités en ressources hydriques renouvelables sont estimées à 18 milliards de m³/an, réparties entre les eaux superficielles (10,5 milliards de m³) et les eaux souterraines (7,5 milliards de m³). Face à ces ressources limitées, les besoins totaux en eau avoisinent déjà 11 milliards de m³/an, dont 7 milliards pour l’agriculture, près de 3,5 milliards pour les besoins domestiques et 0,4 milliard pour l’industrie. Le ratio de ressources en eau par habitant est passé de 1 500 m³/an en 1962 à environ 300 m³/an aujourd’hui, marquant un déclin vertigineux. Cette situation est exacerbée par une concentration démographique déséquilibrée : 90 % de la population vit dans le Nord, sur seulement 13 % du territoire.
Les projections climatiques pour l’Algérie ne laissent guère de place à l’optimisme. D’ici 2050, le pays pourrait perdre 20 % de sa pluviométrie. La sécheresse de 2021 a révélé la vulnérabilité du pays : un déficit pluviométrique atteignant jusqu’à 30 % dans l’ouest et 25 % au centre, nécessitant des mesures d’urgence telles que la réalisation de 217 forages et la construction d’usines de dessalement pour un montant total d’environ 1 900 milliards de dinars.
Les indicateurs de stress hydrique : des outils indispensables
Les indicateurs de stress hydrique permettent de quantifier la disponibilité des ressources, d’identifier les zones vulnérables et d’anticiper les crises. Plusieurs organisations internationales emploient ces indicateurs : l’ONU-Eau/FAO avec AQUASTAT, le PNUE pour les impacts environnementaux, l’UNESCO via son Programme Hydrologique International, et les institutions financières comme la Banque mondiale et la Banque Africaine de Développement (BAD).
Des instituts et think tanks comme le World Resources Institute (WRI) ont développé des plateformes d’analyse telles qu’Aqueduct pour identifier les risques hydriques. D’autres entités de recherche ont élaboré des indicateurs et des méthodes pour évaluer l’empreinte hydrique des pays, telles que le Water Footprint Network (WFN) et les standards méthodologiques de l’ISO 14046/2014. Les objectifs de développement durable présentent un cadre normalisé, notamment l’ODD 6.4.2, qui mesure le stress hydrique. Pour l’Algérie, cet indicateur atteint 138 % en 2023, plaçant le pays dans la catégorie « stress critique ». L’indicateur SDG 6.4.1 évalue l’efficacité de L’utilisation de l’eau : Pour l’Algérie en 2023, l’efficacité globale s’établissait à 21,35 USD/m³, avec de fortes disparités sectorielles : 4,35 USD/m³ pour l’agriculture, 277,88 USD/m³ pour l’industrie et 32,3 USD/m³ pour les services. Cette efficacité, qui a progressé de 13,5 USD/m³ depuis 2017 pour atteindre 21,35 USD/m³ en 2023, témoigne des efforts d’optimisation, mais reste encore perfectible, notamment dans le secteur agricole.
Tableau : Différentes catégories d’indicateurs privilégiées par les organismes internationaux.
| Organisme | Indicateurs principaux
|
| ONU-Eau/FAO | SDG 6.4.2, SDG 6.4.1, Falkenmark, WPI |
| World Resources Institute | BWS (Baseline Water Stress) |
| Agence européenne environnement | WEI, WTA |
| Water Footprint Network | Empreinte hydrique (bleue/verte/grise) |
| Banque Mondiale (World Bank) | Tous les indicateurs standards + analyses risques |
| Banque africaine de développement (BAD) | Falkenmark, WEI, WTA |
| Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS) | Indicateurs aquifères, stress zones arides |
Le Management stratégique : mobilisation des ressources
Les autorités publiques ont mis en œuvre une stratégie multidimensionnelle structurée autour de trois axes : le dessalement, les infrastructures hydrauliques conventionnelles, et la réutilisation des eaux usées traitées.
- Le dessalement d’eau de mer
Le dessalement constitue le premier pilier stratégique, avec une capacité actuelle de 0,8 million de m³/jour, comprenant 18 grandes usines. Six nouvelles usines sont programmées. La production journalière sera portée à 5,3 millions de m³, soit 1,9 milliard de m³ par an. L’eau dessalée représentera près de 60 % de l’approvisionnement en eau potable, libérant ainsi les ressources renouvelables pour l’usage agricole et industriel.
- Expansion des réserves d’eau superficielles par les barrages
L’objectif est de porter le nombre total de barrages à 90 pour atteindre une capacité totale de 10,5 milliards de m³ d’ici 2030, soit une augmentation de 26 %. S’ajoutent 150 retenues collinaires pour une capacité totale de 450 millions de m³, qui permettront de capter les eaux de ruissellement. L’interconnexion des barrages facilitera l’approvisionnement des mégaprojets industriels.
(3) Réutilisation des eaux usées épurées en irrigation
La réutilisation des eaux usées constitue le troisième pilier, avec un objectif de 1,2 milliard de m³ destinés à l’irrigation d’ici 2030. Un programme d’extension des stations d’épuration a été lancé avec une enveloppe de 34 milliards de dinars. Le parc de 232 systèmes d’épuration offre une capacité installée de 1,2 milliard de m³/an, mais la capacité effective ne dépasse pas 510 millions de m³/an en raison du taux de raccordement inférieur à 50 %. L’objectif est d’atteindre 400 millions de m³/an d’ici 2028 et plus de 650 millions de m³/an pour 2030.
- L’innovation technologique au service de l’efficience
L’innovation technologique joue un rôle crucial dans l’optimisation de l’utilisation de l’eau. Des efforts doivent être déployés pour réduire les pertes dans les réseaux de distribution, où elles peuvent atteindre 40 %. L’objectif est d’atteindre un taux de fuite de 20 % d’ici 2030, voire moins de 15 % en 2035, grâce aux systèmes SCADA de pilotage en temps réel et aux algorithmes d’intelligence artificielle pour prédire les zones de rupture. L’irrigation de précision et les systèmes intelligents utilisant des capteurs d’humidité permettent de réduire de 25 à 30 % la consommation d’eau par hectare.
- La GIRE : un cadre conceptuel majeur
La Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE) s’impose comme un cadre conceptuel majeur, promouvant une coordination entre les usages agricoles, industriels, domestiques et environnementaux. Cette approche reconnaît que l’eau est une ressource finie qui doit être gérée de manière holistique au niveau des bassins versants. Les comités de bassin et les agences de l’eau constituent des mécanismes institutionnels permettant de concilier des intérêts divergents. L’allocation efficace passe par des instruments économiques : tarification incitative, marchés de droits d’eau ou paiements pour services écosystémiques. La GIRE exige une gouvernance renforcée et une mobilisation de tous les acteurs autour d’une vision commune.

La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) : l’impératif éthique
L’émergence de projets industriels ambitieux en Algérie pose la question de leur empreinte hydrique. Plusieurs mégaprojets illustrent cette problématique : l’usine sidérurgique Tosyali à Bethioua affiche une empreinte de 8 à 15 millions de m³/an, avec des circuits fermés valorisant 2 500 tonnes/jour d’eaux recyclées. L’exploitation du gisement de Gara Djebilet nécessitera entre 40 et 80 millions de m³/an d’eau. Le complexe de phosphates d’Oued Kébérit répond à des besoins de 50 millions de m³/an. Le projet laitier Baladna présente l’empreinte la plus considérable : de 2,3 à 2,9 milliards de m³/an.Selon les projections, l’empreinte hydrique totale du secteur industriel et minier algérien atteindra 3,8 milliards de m³/an en 2030, dont plus de 2,4 milliards de m³/an d’eau bleue (hausse de 65 %). Le recyclage des eaux dans le secteur industriel est stratégique : il peut réduire les prélèvements de 40 à 60 %. Les technologies de recyclage transforment les eaux usées en ressources réutilisables pour les circuits de refroidissement et les processus de production.
La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) appliquée à l’eau transcende les obligations réglementaires pour embrasser une vision éthique du partage équitable. Elle se manifeste à travers la mesure et la transparence, l’intendance de l’eau (water stewardship) selon le standard AWS, et la dimension sociale de l’accès à l’eau. Les politiques doivent veiller à ce que les stratégies de gestion du stress hydrique ne compromettent pas l’accès des populations vulnérables. La modification des comportements nécessite une conscientisation collective. Les campagnes d’information et l’éducation environnementale participent au développement d’une culture axée sur la sobriété hydrique.
Références
[1] FAO. (2023). AQUASTAT – Système d’information mondial de la FAO sur l’eau et l’agriculture. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, Rome. Base de données en ligne : https://www.fao.org/aquastat/ [Données sur les ressources en eau, prélèvements et indicateurs SDG 6.4.1 et 6.4.2 pour l’Algérie].
[2] Banque mondiale. (2022). Beyond Scarcity: Water Security in the Middle East and North Africa. MENA Development Report, Banque mondiale, Washington DC. [Analyse régionale de la sécurité hydrique incluant l’Algérie]
[3] UNESCO-WWAP. (2023). Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau 2023 : Partenariats et coopération pour l’eau. Programme mondial pour l’évaluation des ressources en eau (WWAP), UNESCO, Paris. 224 p. ISBN: 978-92-3-100587-4. [Chapitre sur la gestion intégrée des ressources en eau et les défis du stress hydrique dans la région MENA]
[4] World Resources Institute (WRI). (2023). Aqueduct Water Risk Atlas. WRI, Washington DC. Plateforme en ligne : https://www.wri.org/aqueduct [Outil cartographique et analytique pour l’évaluation des risques hydriques, incluant l’indicateur BWS (Baseline Water Stress) et des projections climatiques pour l’Algérie à l’horizon 2050]
[5] Alliance for Water Stewardship (AWS). (2019). The AWS International Water Stewardship Standard, Version 2.0. AWS, Édimbourg. [Standard international pour l’intendance de l’eau encourageant une gestion collective au niveau des bassins.
