Par Prof. Mustapha Kamel Mihoubi
L’Algérie se trouve aujourd’hui dans une situation critique de son histoire hydrique. Avec moins de 300 mètres cubes d’eau disponibles par habitant et par an, soit près de six fois moins que le seuil de stress hydrique moyen fixé par les Nations Unies, L’Algérie fait partie des pays en situation de pénurie absolue d’eau les plus sévères au monde. Cette réalité, loin d’être conjoncturelle, elle s’inscrit dans une trajectoire structurelle. Les résultats d’une étude basée sur l’analyse des indicateurs internationaux de stress hydrique convergent vers une même conclusion.
En effet, l’indice d’exploitation de l’eau (WEI), étant le pourcentage des prélèvements totaux d’eau sur les ressources en eau douce renouvelables à long terme, a atteint 84 %, indiquant que les prélèvements en eau dépassent largement la disponibilité en eau douce renouvelable, menaçant ainsi, la durabilité des ressources à long terme. L’indice Baseline Water Stress (BWS) dépasse 108%, signifiant que même en mobilisant les nappes fossiles non renouvelables et en maximisant le dessalement, les prélèvements excèdent les ressources disponibles. Cette situation place l’Algérie dans la catégorie critique selon tous les référentiels internationaux, en passant par les indicateurs des Objectifs de développement durable (ODD).
Cette situation hydrique critique, de nature structurelle, transcende la simple problématique sectorielle et constitue une menace existentielle pour l’ensemble du projet de développement national ainsi que pour la réalisation des Objectifs de développement durable(ODD) de l’Agenda 2030. Il est manifeste que l’eau constitue le lien invisible mais omniprésent qui traverse les dix-sept Objectifs de développement durable (ODD), et sa raréfaction induit un effet domino compromettant plusieurs objectifs prioritaires.
EAU ET SÉCURITÉ ALIMENTAIRE (ODD6 et ODD2)
Les prélèvements pour l’agriculture sont de 7,0 milliards de mètres cubes par an, représentant près de 65 % des besoins en ressources hydriques. Selon l’indicateur OOD 6.4.2, le stress hydrique est de 144 % sur la période (2023-2024), et le changement climatique accentue le déficit des eaux de surface de -10 % à -30 %. Une persistance du stress hydrique peut constituer une menace directe pour la sécurité alimentaire nationale, qui concerne l’Objectif de développement durable (ODD 2), et favorise une dépendance alimentaire déjà critique, avec des importations alimentaires représentant près de 45 % du total des importations. Les importations ont atteint un montant de 6 352,1 milliards de dinars en 2024, contre 5 794,0 milliards de dinars en 2023, soit une hausse de 9,6 %.
Une feuille de route pour la transformation durable des systèmes alimentaires à l’horizon 2030 a été élaborée, avec un plan d’action focalisé sur les solutions pour parvenir à des systèmes alimentaires sains, durables et équitables susceptibles d’accomplir des partenariats pour la réalisation des objectifs de développement durable (ODD17).
L’objectif vise l’emblavement de plus de 3,0 millions d’hectares pour les céréales, dont 1,6 million d’hectares consacrés au blé dur (55 % des surfaces) pour atteindre l’autosuffisance en blé dur.Il est envisageable de cultiver plus d’un million d’hectares de terres agricoles dans le sud du pays d’ici 2028, incluant une superficie de 500 000 hectares allouée au blé et à l’orge, ainsi que 220 000 hectares consacrés au maïs.
Le projet Baladna vise à créer une ferme géante d’élevage de vaches laitières sur une superficie de 117 000 hectares dans la wilaya d’Adrar. Le site est composé de trois pôles, chacun dispose d’ une ferme de production de céréales et de fourrage, une ferme d’élevage de vaches et de production de lait et de viande, ainsi qu’une usine de lait en poudre. Sa capacité est de 270 000 vaches laitières et une production de 194 000 tonnes de poudre par an. Il permettra une réduction de la dépendance aux importations, atteignant 50 % des besoins nationaux en poudre de lait, d’approvisionner le marché local en viande rouge et de contribue à l’augmentation du cheptel bovin national. Le projet présente plusieurs points positifs à impact socio-économique : création de 5 000 postes d’emploi directs et de 10 000 opportunités d’emploi temporaires au profit de la main-d’œuvre locale. Le projet inclut une contribution majeure à l’autosuffisance alimentaire et favorise le transfert de technologies avancées pour la gestion de l’eau, ainsi qu’une valorisation des terres désertiques.
Néanmoins, le projet Baladna met en évidence la tension inhérente entre la sécurité alimentaire et la gestion durable des ressources hydriques dans un contexte de stress hydrique aigu. Un arbitrage pertinent entre l’Objectif de Développement Durable (ODD) 6 et l’ODD 2 requiert la mise en œuvre effective de technologies favorisant l’efficience hydrique, le respect scrupuleux des capacités de recharge des aquifères, ainsi qu’une gouvernance intelligente et rigoureuse des ressources en eau, entrainant notamment la réutilisation des eaux traitées afin d’atténuer la pression exercée sur les nappes phréatiques et de prévenir une compromission durable de la sécurité hydrique régionale à long terme.
De manière générale, il convient de souligner que des interactions réciproques et des mécanismes de rétroaction sont observés entre les deux objectifs assignés.
Impacts du stress hydrique sur la sécurité alimentaire :
- Limitation de l’extension des surfaces irriguées malgré un potentiel important (jusqu’à 2 millions d’hectares irrigables)
- Rendements agricoles céréaliers moyens à faibles allant de 40 à 60 % par rapport à une irrigation optimale.
- Vulnérabilité accrue aux sécheresses récurrentes affectant les cultures pluviales
- Pression croissante sur les nappes souterraines engendrées par des pompages excessifs dépassant les capacités de recharge.
Impacts de l’agriculture sur les ressources en eau :
- Risques de pollution des eaux de surface et souterraines par les intrants agricoles (nitrates, pesticides)
- Dégradation de la qualité de l’eau de 35 à 40 % sur certains points de contrôle effectués par les services de l’ANRH.
- Surexploitation des nappes phréatiques dans les plaines irriguées du Nord.
- Conflits d’usage croissants entre l’eau potable et l’irrigation, particulièrement en période estivale.
- Inefficience des systèmes d’irrigation traditionnels (gravitaire) avec des pertes variant de 50 à 60 %.
La modernisation des systèmes d’irrigation constitue une opportunité prépondérante pour l’établissement de synergies positives entre l’Objectif de développement durable 6 (ODD 6) et l’Objectif de développement durable 2 (ODD 2). La conversion de 1,5 million d’hectares à l’irrigation localisée (goutte-à-goutte, micro-aspersion) induit une économie annuelle de 1,0 à 1,4 milliard de mètres cubes, tout en accroissant les rendements de 30 à 50 %.
Ces économies d’eau peuvent être réaffectées soit à l’extension des superficies irriguées (de l’ordre de deux cent mille à trois cent mille hectares), soit à d’autres applications prioritaires, telles que l’alimentation en eau potable ou aux besoins industriels. L’exploitation des eaux résiduaires traitées à des fins d’irrigation représente une autre synergie d’importance significative.
La réutilisation accrue des eaux usées traitées, visant à atteindre un volume supérieur à 1,6 milliard de mètres cubes par an à l’horizon 2040, permet l’irrigation d’environ 150 000 hectares supplémentaires dédiés aux cultures fourragères, aux céréales et aux cultures industrielles, tout en contribuant à la diminution de la pollution des écosystèmes aquatiques. Cette approche d’économie circulaire génère un triple avantage, à savoir : la préservation des ressources en eau douce, l’augmentation de la production alimentaire et la protection de l’environnement.
D’autres actions sont à mettre en œuvre, telles que les programmes de recherche sur les céréales résistantes à la sécheresse, les légumineuses à faible besoin en eau, et l’agriculture de précision guidée par satellite, lesquelles permettent d’optimiser chaque mètre cube d’eau utilisé. L’adoption de ces technologies est de nature à réduire la consommation d’eau de 25 à 30 % sans perte de production.
LE NEXUS EAU-ÉNERGIE (ODD6 et ODD7)
Le nexus eau-énergie (Objectif de développement durable 7) engendre des arbitrages complexes : le dessalement de l’eau de mer, pierre angulaire de la stratégie hydrique nationale, est intrinsèquement énergivore. Les technologies actuelles d’osmose inverse consomment 3,5-4,5 kWh par m³ d’eau produite. Une solution considérée comme essentielle pour atteindre une production de 2,65 milliards de mètres cubes afin de garantir une autonomie en approvisionnement en eau potable à hauteur de 78 % à l’horizon 2040 nécessitera le recours à plus de 15 % de la production électrique nationale. Cette exigence induira une dépendance énergétique significative et entraînera une augmentation de 5 à 7 millions de tonnes de dioxyde de carbone supplémentaires. Cependant, il convient de rappeler que, dans le cadre de ses engagements climatiques internationaux, l’Algérie a lancé, à partir de 2024, un programme ambitieux de développement des énergies renouvelables. Le Programme National des Énergies Renouvelables actualisé se fixe pour objectif l’installation de quinze gigawatts, répartis majoritairement entre l’énergie solaire photovoltaïque (soixante-dix pour cent, soit 10,5 gigawatts), l’énergie éolienne et l’hydroélectricité (quatorze pour cent chacun, soit 2,1 gigawatts).
L’implémentation de 15 GW de sources d’énergies renouvelables à l’horizon 2030 permettra d’éviter l’émission de 0,01 million de tonnes de CO₂ par an, ce qui représente une diminution de 24,6 % des émissions imputables au secteur électrique (équivalent au retrait de 2,5 à 3 millions de véhicules automobiles). Ces engagements concordent directement avec les objectifs en matière de climat (ODD 13).
GIEC (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report. Cambridge University Press.
MIHOUBI M.K. (2025). Garantir la sécurité hydrique à l’horizon 2040 : un plan ambitieux entre dessalement, modernisation et préservation des ressources fossiles, CRESUS14, 15 et 16 novembre, p. 6.
MRESH (2024).Stratégie nationale de l’eau à l’horizon 2030, Ministère des Ressources en Eau et de la Sécurité Hydrique, Alger: MRESH.

Prof. Mustapha Kamel Mihoubi, Enseignant-chercheur ENSH, ancien ministre
