Depuis une décennie, la Russie tisse sa toile sécuritaire en Afrique avec méthode et persévérance. Une stratégie d’influence qui, d’abord incarnée par l’ombre du groupe Wagner, se poursuit aujourd’hui à travers l’Africa Corps, bras armé officiel du Kremlin.
Si la forme change, le fond, lui, reste le même : affirmer la présence russe sur le continent, sécuriser des ressources et contester l’hégémonie occidentale, notamment dans le Sahel. Mais ce redéploiement, désormais assumé par l’État russe, suscite des réactions prudentes, notamment à Alger.
Wagner : la diplomatie par les armes
Entre 2014 et 2023, le groupe paramilitaire Wagner s’est imposé comme un outil d’influence majeur en Afrique, opérant dans des contextes de crise où les États occidentaux battaient en retraite.
De la République centrafricaine au Mali, en passant par la Libye, Wagner s’est présenté comme un partenaire sécuritaire, tout en assurant la protection de régimes fragilisés et en prenant le contrôle des ressources naturelles
Mais les limites du modèle ont éclaté au grand jour avec la mutinerie d’Evgueni Prigojine en 2022, suivie de sa disparition tragique en août 2023. Ce tournant a précipité la fin de Wagner comme entité autonome et ouvert la voie à un retour au contrôle centralisé par le Kremlin.
Africa Corps : retour au formalisme étatique
Fin 2023, Moscou dévoile l’Africa Corps, une force armée officielle directement rattachée au ministère de la Défense russe. Exit les mercenaires, place à des militaires en uniforme, sous la houlette du vice-ministre Iounous-bek Evkourov et du général du GRU Andreï Averianov.
Sur le terrain, les redéploiements sont rapides :
Au Mali, les instructeurs de l’Africa Corps remplacent Wagner et forment les forces locales.
Au Burkina Faso, des bases logistiques voient le jour dans le cadre de la lutte antiterroriste.
Au Niger, des contingents russes sont arrivés dès avril 2024, avec du matériel sophistiqué.
En Libye et en RCA, d’anciens combattants de Wagner ont été intégrés à la nouvelle structure.
L’objectif affiché : proposer des accords étatiques, transparents, axés sur la formation, la coopération technique, et le transfert de technologies militaires avancées (drones, guerre électronique, blindés modernes).
L’Algérie en état d’alerte prudente
Si l’Algérie entretient une relation stratégique profonde avec la Russie, notamment dans les domaines militaire, énergétique et diplomatique, elle observe avec une vigilance accrue l’extension de l’Africa Corps dans le Sahel.
Pour Alger, cette région constitue une profondeur stratégique vitale. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso sont autant de verrous géographiques sur lesquels repose l’équilibre sécuritaire du Sud algérien. Toute présence étrangère, même alliée, y est perçue comme une possible atteinte à l’autonomie régionale.
Sans rompre avec Moscou, Alger a fait savoir, discrètement mais fermement, qu’elle refusait tout empiètement sur sa zone d’influence. L’Algérie prône une solution africaine aux problèmes africains, dans le cadre de la coopération régionale (comme le CEMOC), et reste attachée à une vision non-alignée de la sécurité continentale.
De son côté, la Russie ménage son partenaire algérien : l’Africa Corps évite toute implantation directe aux frontières algériennes. Mais l’équilibre reste fragile, et Alger trace une ligne rouge claire : sa souveraineté sécuritaire dans le Sahel n’est pas négociable.
Une stratégie russe assumée : rompre avec l’Occident
En pleine guerre en Ukraine et sous sanctions internationales, la Russie cherche à bâtir des alliances nouvelles. L’Afrique devient une plateforme stratégique alternative : pour ses ressources, pour son potentiel diplomatique à l’ONU, et comme terrain d’affirmation contre l’Occident.
Moscou entend rompre la domination sécuritaire de la France et des États-Unis dans le Sahel, et se pose en partenaire fiable pour des États africains en quête de souveraineté et de soutien sans condition politique.
Entre rupture et continuité
Le passage de Wagner à l’Africa Corps, c’est un changement d’uniforme, mais pas de doctrine. Plus de transparence apparente, plus de contrôle centralisé, mais toujours la même logique d’expansion : influence, bases, contrats militaires, contrôle des ressources.
La Russie ne joue plus en périphérie. Elle s’installe désormais au cœur du jeu africain, au grand jour. Mais pour des pays comme l’Algérie, ce virage appelle à une vigilance stratégique constante : le partenariat, oui, le chevauchement, non.
R. Malek
