La Cour des comptes a dressé, dans son rapport annuel 2025, un tableau préoccupant de l’état du système de santé en Algérie, mettant en lumière de graves insuffisances administratives et numériques qui ont entravé la capacité du pays à faire face efficacement aux crises sanitaires, notamment durant la pandémie de Covid-19.
Au cœur des critiques figure l’échec de la numérisation. Selon les constats de la Cour, le système d’information du ministère de la Santé demeure incapable d’assurer un suivi fiable et continu de la situation épidémiologique. Malgré l’existence de dispositifs technologiques jugés relativement avancés, la qualité des données produites et leur exploitation restent largement insuffisantes, révélant un déficit structurel dans l’utilisation de la technologie au service de la décision publique.
Absence de base de données
Le rapport pointe également du doigt la situation de l’Institut national de santé publique, où l’information sanitaire reste cloisonnée. Cette rétention des données empêche leur circulation entre les différents services et prive les autorités sanitaires d’outils scientifiques essentiels à l’élaboration et à l’évaluation des politiques de santé.
Autre défaillance majeure relevée : l’absence d’une base de données sanitaire partagée entre le ministère de la Santé et les laboratoires de santé animale relevant du ministère de l’Agriculture. À l’ère du numérique, les services vétérinaires continuent de s’appuyer sur des supports papier ou des documents numérisés de manière rudimentaire pour signaler les maladies à déclaration obligatoire, compromettant ainsi la détection précoce et l’analyse des risques épidémiques.
Ces dysfonctionnements se sont manifestés de manière flagrante lors de la crise du Covid-19.
La riposte du ministère de la Santé
Face à ces critiques, le ministère de la Santé a mis en avant les mesures engagées depuis 2022, notamment le lancement d’une stratégie nationale de numérisation, élaborée avec le soutien de l’Organisation mondiale de la santé. Celle-ci prévoit, entre autres, la réorganisation de l’Agence nationale du numérique, le déploiement du dossier médical électronique, la gestion numérique des urgences et la mise en place d’un système d’alerte épidémiologique.
Le rapport souligne par ailleurs une mobilisation financière exceptionnelle durant la pandémie. Les dépenses de personnel ont augmenté de 20 % en 2021, en raison de la prime Covid-19, tandis que des ressources importantes ont été allouées à l’Institut Pasteur et à la Pharmacie centrale des hôpitaux pour garantir l’approvisionnement en vaccins, oxygène médical et équipements vitaux.
Cancer : un plan largement inachevé
La Cour des comptes se montre tout aussi sévère dans son évaluation du Plan national de lutte contre le cancer. Selon le rapport, seules 25 % des mesures prévues ont été effectivement mises en œuvre, sans justification concernant l’abandon des 75 % restantes. Cette faiblesse contraste avec l’abondance des ressources financières disponibles : le solde du Fonds de lutte contre le cancer est passé de 16 milliards de dinars en 2014 à plus de 58 milliards de dinars en 2022.
Pour la Cour, ce paradoxe démontre que la crise ne réside pas dans le manque de moyens, mais dans l’inefficacité des mécanismes de gestion et l’incapacité à engager et consommer les budgets alloués.
Le rapport met également en évidence les retards chroniques dans la réalisation des centres anticancer, dont les délais de construction dépassent souvent dix ans. Même les structures mises en service souffrent de graves dysfonctionnements, notamment en médecine nucléaire, en anatomopathologie et en chirurgie, en raison du manque d’équipements et de la pénurie de spécialistes, aggravée par une vague continue de départs et de démissions.
38 recommandations pour redresser le système
Pour corriger ces dérives, la Cour des comptes formule 38 recommandations, appelant à une réforme profonde du secteur. Elle plaide notamment pour l’adoption en urgence de la budgétisation par objectifs, en intégrant la lutte contre le cancer comme un programme budgétaire autonome, conformément à la loi organique relative aux lois de finances.
La Cour recommande également la professionnalisation de la gestion et de la maintenance des équipements médicaux, le renforcement des partenariats public-privé dans le diagnostic et la formation, et une réforme en profondeur de la gestion des ressources humaines, fondée sur une répartition équitable et des mécanismes incitatifs favorisant la fidélisation du personnel médical.
R.N.
