Cette prise de position collective marque-t-elle un véritable tournant stratégique ou n’est-elle qu’un nouvel épisode dans une longue série de condamnations sans lendemain ?
Après des mois d’un silence qui a laissé place à l’amertume et au désespoir dans la rue arabe, un communiqué conjoint inédit a vu le jour. Trente et un pays arabes et islamiques, ainsi que les secrétaires généraux de la Ligue arabe, de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et du Conseil de coopération du Golfe (CCG), ont condamné avec la plus grande fermeté les déclarations du Premier ministre sioniste Benyamin Netanyahou au sujet du projet de «Grand Israël». Des propos qui ne se contentent plus de viser les Palestiniens, mais qui constituent désormais une menace directe pour les États voisins : Jordanie, Égypte, Syrie, Liban, Arabie saoudite et bien d’autres. Ce sursaut collectif intervient alors que la bande de Ghaza vit depuis plus de dix mois un génocide sans précédent. Les bombardements sionistes, le blocus étouffant et la famine systématique ont transformé le territoire en une immense zone de ruines, où les survivants luttent pour leur simple survie.
Des scènes d’horreur qui auraient dû provoquer une réaction immédiate du monde arabe, mais qui se sont heurtées à une inertie diplomatique prolongée. Ce n’est que lorsque les menaces de Netanyahou ont franchi les frontières palestiniennes pour cibler explicitement la stabilité régionale que les capitales arabes et islamiques semblent avoir pris la mesure du danger. Le communiqué, d’un ton particulièrement ferme, dénonce les propos du chef du gouvernement sioniste comme une violation grave du droit international et une menace pour la paix mondiale. Les signataires condamnent également la poursuite effrénée de la colonisation, notamment dans la zone sensible de «E1», autour d’Al Qods, et réaffirment leur rejet absolu de toute atteinte au droit du peuple palestinien à édifier son État indépendant sur les frontières de 1967 avec Al Qods-Est pour capitale.
L’initiative met aussi en avant la nécessité de mettre fin au blocus sur Ghaza, de permettre l’acheminement de l’aide humanitaire et de tenir l’occupant pour responsable de l’effondrement des structures sanitaires et sociales dans l’enclave. Mais au-delà du langage diplomatique, une question cruciale demeure: cette prise de position collective marque-t-elle un véritable tournant stratégique, ou n’est-elle qu’un nouvel épisode dans une longue série de condamnations sans lendemain ? Car l’histoire récente a montré que les communiqués arabes, aussi vigoureux soient-ils dans les mots, n’ont que rarement été suivis d’actions concrètes. Le peuple palestinien, pris au piège d’une tragédie interminable, connaît trop bien cette mécanique de dénonciations sans effet.
Une inquiétude géopolitique généralisée
Il faut reconnaître toutefois que le discours de Netanyahou sur le «Grand Israël» a réveillé une inquiétude profonde dans les chancelleries arabes. L’idée d’un projet expansionniste visant à remodeler les frontières de la région réactive de vieux cauchemars géopolitiques et place les pays voisins face à une menace qui n’est plus théorique. Pour la Jordanie, dont la stabilité interne est étroitement liée à la question palestinienne, pour l’Égypte qui redoute un débordement au Sinaï, ou encore pour le Liban et la Syrie déjà fragilisés par les guerres et les crises, les propos du Premier ministre sioniste résonnent comme une alerte rouge.
Quant à l’Arabie saoudite, engagée dans de fragiles discussions de normalisation, elle se voit contrainte de réajuster son discours pour éviter de paraître indifférente face à une menace touchant l’ensemble du monde arabe. Le communiqué a donc une portée symbolique forte : il tente de donner l’image d’un front arabe et islamique uni, déterminé à défendre non seulement la Palestine mais aussi la sécurité régionale. Pourtant, il ne précise aucune mesure concrète, aucun mécanisme de pression capable d’infléchir la politique sioniste. Pas d’évocation de sanctions économiques, pas de rupture des relations diplomatiques avec les pays qui soutiennent ouvertement l’occupant, pas non plus de feuille de route claire pour une action concertée sur la scène internationale. L’interrogation demeure : les pays arabes iront-ils au-delà des déclarations pour agir concrètement, ou resteront-ils dans la tradition des condamnations sans suite ? Dans la rue, la solidarité avec Ghaza est forte, mais l’impatience grandit face à l’inaction officielle.
Alors que le projet du «Grand Israël» menace toute la région, l’unité arabe ne peut plus se réduire à un slogan : les capitales doivent choisir entre l’habitude diplomatique ou une responsabilité historique, en passant enfin des mots aux actes.
Assia M.
