Le Maroc, grand producteur de phosphates, est confronté aujourd’hui à un scandale inédit concernant ce minerai.
Principal pourvoyeur de devises, le phosphate en provenance de ce pays est au cœur d’un rejet massif de la part des clients étrangers. La France, allié et importateur massif du minerai marocain a sonné l’alerte le 5 juin dernier à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement.
Les Unions régionales des professionnels de santé (URPS) ont sonné l’alarme à propos du cadmium, métal toxique et «véritable fléau de santé publique» qui contamine massivement les Français par le biais de leur alimentation. Cancérogène, toxique pour la reproduction et l’environnement : le cadmium s’ajoute à la longue liste des tares socio-environnementales de l’agriculture conventionnelle alors que l’État sabre toujours plus dans les crédits de l’agriculture biologique. La contamination des aliments au cadmium est en effet due à sa présence dans les engrais phosphatés utilisés en agriculture et importés du Maroc. Face à l’inquiétude légitime soulevée par cette alerte, les adresses au gouvernement se multiplient pour enfin prendre des mesures : le cadmium, un métal lourd hautement toxique et classé «cancérogène certain» par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), contamine massivement les sols agricoles français, avec des conséquences dramatiques sur la santé publique. Une source bien identifiée : les engrais phosphatés venus du Maroc. Selon une enquête révélée par Le Monde, la principale origine de cette contamination serait les engrais phosphatés importés du Maroc, massivement utilisés dans l’agriculture française. Ces engrais contiennent naturellement des concentrations élevées de cadmium, un sous-produit du phosphate minier marocain. Une fois épandus, le cadmium ne disparaît jamais : il s’accumule dans les sols, s’infiltre dans les plantes, et termine dans nos aliments. Mais la vraie alerte a eu lieu en 2004 lorsqu’une étude conduite par des scientifiques catalans de l’université autonome de Barcelone et le Conseil supérieur d’investigations scientifiques CSIC) a révélé que les déchets solides de cette usine, rejetés dans le fleuve Ebre de 1973 à 1988 comportaient des teneurs en radionucléides naturels élevées (activité de l’uranium 238 comprise entre 700 et 11 700 Bq/kg, alors que l’activité moyenne de l’écorce terrestre est de 40 Bq/kg).
L’usine Erkimia située sur la commune de Flix en Catalogne (Espagne) fabrique du phosphate bicalcique à partir de phosphorite en provenance du Maroc. Courant 2004, une équipe de journalistes de la télévision de Catalogne a conduit une enquête au cours de laquelle elle a découvert que ces déchets étaient désormais mis en décharge à quelques kilomètres du site industriel. Un échantillon de ces boues a été adressé au laboratoire de la CRIIRAD et réceptionné le 21 septembre 2004. Les analyses réalisées au laboratoire de la CRIIRAD ont révélé la présence d’un excès de certains radionucléides naturels. Logiquement la CRIIRAD et ses partenaires espagnols ont souhaité vérifier la teneur en radionucléides dans le phosphate bi calcique produit par l’usine.
Du cadmuim dans la baguette française
Pour ce faire, les partenaires catalans ont adressé au laboratoire de la CRIIRAD en octobre 2004 et mars 2005 des lots de phosphate bi calcique achetés sur place. Depuis silence radio. Ce cycle toxique est d’autant plus inquiétant qu’il touche l’ensemble de la population française, sans distinction, à travers des produits alimentaires de base consommés quotidiennement. Les produits les plus contaminés sont les plus répandus dans le régime alimentaire des Français. D’après les données analysées par Le Monde, on retrouve des teneurs inquiétantes de cadmium dans le pain, les céréales du petit-déjeuner, les pâtes alimentaires et les pommes de terre. Ces produits, souvent considérés comme inoffensifs voire recommandés, deviennent ainsi les vecteurs d’un empoisonnement lent, chronique et invisible.
Les enfants, en particulier, sont les plus vulnérables, car ils consomment davantage de ces aliments et leur organisme absorbe plus facilement les métaux lourds. Le cadmium est un toxique sournois : une fois absorbé, il s’accumule lentement dans les reins, le foie, les os, sans jamais s’éliminer complètement. Ses effets sont multiples, dévastateurs, et souvent irréversibles, cancers du rein, du poumon, atteintes rénales chroniques, déminéralisation osseuse sévère, favorisant les fractures, troubles cardiovasculaires et retards de développement et troubles cognitifs chez l’enfant. Même à faible dose, le cadmium agit comme un cancer lent, menaçant des millions de personnes. Malgré l’ampleur du danger, rien ne bouge. Ni le gouvernement français, ni les grandes instances de régulation n’ont pris de décision concrète pour limiter l’importation ou l’usage de ces engrais contaminés. Pourtant, la Commission européenne a déjà tiré la sonnette d’alarme. Elle appelle depuis plusieurs années à durcir les seuils autorisés de cadmium dans les engrais, et à imposer un contrôle plus strict des produits importés, notamment ceux issus du phosphate marocain.
Dans un récent appel, publié par Le Monde, plusieurs médecins libéraux dénoncent une explosion des cas de contamination, et soulignent un risque sanitaire de masse, en particulier chez les plus jeunes. Selon eux, si rien n’est fait, la France risque de faire face à une génération exposée durablement à un toxique cancérigène, avec des conséquences qui s’étendent sur plusieurs décennies.
Mahmoud Tadjer