De Liamine Zeroual à Abdelaziz Bouteflika, du Printemps noir au Hirak, l’ancien président du RCD revisite près de trois décennies de vie politique algérienne. À travers les deux derniers tomes de ses mémoires, il interroge les mécanismes qui ont empêché l’émergence d’une véritable alternance. Entre témoignages, révélations et autocritique, il développe une lecture sans concession des contradictions du pouvoir et des insuffisances de l’opposition.
Il y a, dans le long entretien accordé sur YouTube par Saïd Sadi, à l’occasion de la présentation des quatrième et cinquième tomes de ses mémoires, une interrogation qui traverse presque toutes ses réflexions. Pourquoi l’Algérie, après avoir traversé tant de crises et connu autant de mobilisations populaires, n’a-t-elle pas réussi à transformer ces épreuves en véritables avancées démocratiques?
L’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) ne prétend pas détenir une réponse définitive. Il livre une lecture nourrie de son expérience, de ses rencontres avec les principaux dirigeants du pays et des combats auxquels il a personnellement participé.
Son témoignage est celui d’un acteur politique engagé, avec ses convictions, ses désaccords et ses propres responsabilités. Mais son intérêt réside dans la tentative de relier des événements souvent considérés séparément, depuis les fractures de l’après-indépendance jusqu’aux espoirs suscités par le Hirak de 2019.
Au fil de son récit se dessine une conviction. Les crises successives de l’Algérie ne seraient pas seulement le produit des erreurs individuelles de ses dirigeants, mais l’expression d’un système qui a constamment différé sa propre transformation.
Une génération privée de son histoire
Pour le Dr Sadi, les difficultés politiques de l’Algérie indépendante trouvent une partie de leurs origines dans la manière dont s’est construite la mémoire nationale.
Il appartient, rappelle-t-il, à une génération qui a vécu la guerre de libération durant son adolescence avant d’assister aux affrontements internes du mouvement national et à l’installation d’un récit historique officiel. «Nous nous sommes retrouvés orphelins de notre histoire», confie-t-il.
L’absence d’informations accessibles ne constituait, selon lui, qu’une partie du problème. Le plus grave résidait dans la diffusion de versions qui contredisaient parfois les événements réellement survenus. «Dans ce vide proliféraient des versions qui étaient l’exact contraire de ce qui était la vérité historique.»
Cette situation aurait durablement marqué sa génération, privée des références nécessaires pour comprendre les contradictions de son pays et construire une réflexion politique autonome.
Sadi en tire une conclusion particulièrement forte, considérant «la falsification de l’histoire» comme «la cause originelle de l’impasse algérienne».
C’est cette conviction qui l’aurait conduit à prendre très tôt des notes sur les événements et les personnalités rencontrées.
Il précise, toutefois, que ses mémoires ne prétendent pas se substituer au travail des historiens.
«Quand vous racontez des mémoires, vous ne faites pas œuvre d’historien. Vous rapportez les matériaux qui pourraient éventuellement servir aux historiens.»
Cette précaution est essentielle. Son récit constitue un témoignage politique, appelé à être confronté à d’autres sources et à d’autres interprétations.
Zeroual et les limites d’un pouvoir fragmenté
L’épisode Liamine Zeroual occupe une place importante dans cette lecture des contradictions du système.
Saïd Sadi décrit un Président avec lequel il entretenait des relations cordiales, mais il affirme n’avoir jamais complètement pénétré la réflexion politique du Président algérien de l’époque.
Il conserve de lui l’image d’un homme simple, disponible, attaché à l’honneur militaire et sincèrement désireux de mettre fin à la guerre civile.
«Je pense qu’il voulait sincèrement sortir de la guerre civile», affirme-t-il, en prenant soin de préciser qu’il s’agit d’une interprétation personnelle.
Selon son témoignage, Zeroual refusait que les sacrifices des militaires engagés dans la lutte contre le terrorisme soient effacés par des compromis politiques.
Il lui attribue cette déclaration.
«Je n’accepterai jamais que les assassins des soldats qui ont défendu la patrie soient graciés pour quelque raison que ce soit.»
Mais le chef de l’État aurait été confronté à des initiatives parallèles et à des rapports de force qui limitaient sa maîtrise du processus de sortie de crise.
Saïd Sadi décrit alors un système composé de plusieurs centres de décision capables de s’opposer entre eux tout en préservant les équilibres fondamentaux du régime.
La démission de Zeroual, annoncée en septembre 1998, lui apparaît rétrospectivement comme la démonstration des limites de ce mode de gouvernement.
Les militaires avaient porté l’un des leurs à la présidence, mais cette solution n’avait pas permis de résoudre les contradictions politiques du pays.
Il fallait, estime-t-il, tirer les conséquences de cet échec et envisager une autre organisation du pouvoir.
Or, à l’approche de la présidentielle de 1999, il constate que de nombreux acteurs cherchaient surtout à agréger des soutiens autour de leur candidature et à obtenir l’assurance d’un appui de l’armée.
«En fait, c’était une fausse réponse à une véritable crise.»
Une formule qui résume l’un des reproches récurrents de Saïd Sadi à la classe politique algérienne, celui d’avoir trop souvent tenté de changer les hommes sans transformer les mécanismes du pouvoir.
Bouteflika, l’habileté politique sans la réforme
Son jugement sur Abdelaziz Bouteflika est sensiblement plus sévère. Saïd Sadi reconnaît à l’ancien Président une grande intelligence tactique, une capacité à séduire ses interlocuteurs et une remarquable maîtrise des rapports de force.
Mais il considère que ces qualités ont principalement servi la consolidation de son autorité personnelle.
Il le décrit comme un «redoutable tacticien», tout en lui reprochant de ne pas avoir porté une véritable stratégie de transformation du système.
Cette appréciation éclaire rétrospectivement la participation du RCD au gouvernement.
L’ancien dirigeant explique que cette décision n’était pas censée constituer un ralliement personnel à Bouteflika. Elle répondait à la volonté de confronter les propositions de son parti à l’exercice concret des responsabilités.
Après des années de contestation, il fallait, selon lui, franchir une nouvelle étape.
«Il y avait un moment où il fallait mettre les mains dans le cambouis.»
Mais cette participation devait reposer sur des engagements publics portant sur trois réformes jugées essentielles, celles de l’État, de la justice et de l’école.
L’objectif affiché était d’engager une transformation institutionnelle, et non de participer à une simple redistribution des responsabilités gouvernementales.
Avec le recul, Saïd Saadi estime que Bouteflika n’avait pas la volonté nécessaire pour conduire ces réformes jusqu’à leur terme.
Il lui reproche d’avoir entretenu des équilibres entre des forces contradictoires, accordant des assurances à des interlocuteurs défendant parfois des orientations opposées.
Cette manière de gouverner aurait permis de préserver les rapports de force existants, mais au prix de l’immobilisme institutionnel.
Le Printemps noir, une blessure infligée à la nation
C’est lorsqu’il aborde les événements de Kabylie de 2001 que le témoignage prend sa dimension la plus grave.
Saïd Sadi revient sur la mort de Massinissa Guermah et sur la «répression» des manifestations qui ont suivi.
Il refuse de considérer ces violences comme une succession d’incidents isolés ou de dérapages individuels.
Il rappelle leur durée, leur extension à plusieurs villes et les informations médicales qu’il affirme avoir reçues sur les victimes.
Selon lui, ces éléments auraient dû conduire les plus hautes autorités à reconnaître immédiatement l’ampleur du drame et à engager les procédures nécessaires pour établir les responsabilités.
Il raconte avoir appelé Bouteflika afin de l’exhorter à s’adresser publiquement aux familles, à condamner les violences et à promettre que justice serait rendue.
«Ce sont vos enfants», lui aurait-il dit.
Il décrit un Président désemparé, incapable, selon son appréciation, de mesurer immédiatement la portée des événements.
Mais Saïd Sadi refuse surtout de réduire le Printemps noir à une tragédie régionale.
Il considère que les violences et leur traitement institutionnel ont profondément affecté la relation entre l’État et les citoyens.
Il dénonce également la tentation d’étouffer les traumatismes collectifs dans l’espoir de les faire disparaître.
«Refouler, ça n’a jamais été une solution. C’est la pire des choses.»
Pour lui, les blessures historiques que l’on refuse de reconnaître continuent de travailler la société et finissent par ressurgir.
Les accusations qu’il formule concernant les responsabilités institutionnelles relèvent de son témoignage et doivent être distinguées des faits judiciairement établis. Mais sa réflexion dépasse les responsabilités individuelles pour poser une question fondamentale, celle du droit des citoyens à la vérité et à la justice…
L’opposition prisonnière des méthodes du système
Si Saïd Sadi se montre sévère envers les dirigeants successifs, il n’épargne pas pour autant l’opposition.
Les tentatives de rassemblement de la fin des années 1990, les mobilisations de 2011 et les initiatives engagées après le quatrième mandat de Bouteflika lui inspirent un constat similaire.
La contestation du pouvoir ne suffit pas à construire une alternative.
Il reproche à une partie des responsables politiques d’avoir privilégié les calculs de positionnement, les alliances circonstancielles et la recherche de soutiens au sein du système plutôt que l’élaboration d’un véritable projet de rupture.
Lorsqu’il revient sur les manifestations de 2011, dans le contexte des soulèvements des rues arabes, il rappelle l’importance du dispositif policier déployé à Alger.
Mais il ne réduit pas l’échec de cette mobilisation à la répression.
Il reconnaît des erreurs tactiques et insiste sur l’incapacité des forces politiques à créer une dynamique collective suffisamment large.
Selon lui, les élites algériennes n’étaient pas véritablement prêtes à s’affranchir des pratiques du système.
Cette critique se prolonge dans son appréciation de la rencontre de Mazafran.
Il reconnaît que l’initiative pouvait répondre à une nécessité politique, mais estime qu’elle n’avait pas suffisamment défini ses objectifs et les conditions d’une véritable transition.
«C’était une espèce de défouloir», juge-t-il.
Derrière cette formule sévère apparaît une préoccupation constante. Un rassemblement de personnalités opposées au pouvoir ne devient pas automatiquement une force capable de proposer un nouvel ordre institutionnel.
Les alliances politiques à l’épreuve des convictions
Cette question prend une dimension particulièrement sensible lorsqu’il évoque les rapprochements entre formations démocratiques et courants islamistes.
Saïd Saadi ne conteste pas la nécessité de faire coexister des sensibilités politiques différentes. Il considère même que cette coexistence constitue une obligation incontournable dans une société pluraliste.
«Nous sommes dans une même nation. Nous sommes condamnés à vivre ensemble.»
Mais il refuse que les compromis politiques reposent sur l’effacement des divergences fondamentales.
Selon lui, toute alliance qui prétend préparer une transition démocratique doit d’abord clarifier les règles communes auxquelles ses participants acceptent de se soumettre.
Il cite notamment l’égalité entre les femmes et les hommes, le respect des libertés individuelles et la protection du pluralisme.
Il met particulièrement en garde contre la tentation de repousser les questions difficiles pour préserver artificiellement l’unité.
«L’idée de ne pas aborder les sujets qui fâchent, c’est le meilleur moyen de placer une bombe à retardement.»
Saïd Sadi se réfère à cet égard au Congrès de la Soummam, dont il souligne l’audace politique dans un contexte où la guerre de libération exigeait pourtant une mobilisation nationale aussi large que possible.
«La guerre de libération n’est pas une guerre de religion. C’est une guerre de libération nationale.»
À ses yeux, cette capacité à formuler des principes clairs dans les circonstances les plus difficiles constitue une leçon que les générations politiques suivantes n’ont pas toujours su retenir.
Il refuse ainsi l’argument selon lequel la société ne serait jamais suffisamment préparée à entendre certaines vérités.
À force de reporter les débats fondamentaux au nom de l’opportunité politique, estime-t-il, on finit par empêcher toute transformation véritable.
Le RCD et la difficile transmission politique
Les désaccords de Saïd Sadi avec certaines orientations prises par le RCD après son départ s’inscrivent dans cette même logique.
Il reconnaît aux nouvelles directions le droit de modifier la stratégie, la doctrine et même l’identité politique du parti.
Mais il considère que des changements engageant ses fondements idéologiques doivent impérativement être soumis aux structures militantes.
«Une formation politique est porteuse d’une mémoire, d’un programme, d’une doctrine.»
Sa critique concerne donc autant les méthodes de décision que les orientations retenues.
Il estime qu’une organisation politique ne peut revendiquer la démocratie à l’échelle nationale tout en négligeant les règles de consultation et de délibération dans son propre fonctionnement.
Saïd Sadi rattache d’ailleurs sa décision de quitter la présidence du RCD à cette exigence de cohérence.
Il explique avoir voulu éviter de reproduire le comportement d’une partie de la génération issue de la guerre de libération, dont la légitimité historique aurait parfois été transformée en droit durable à diriger.
«Je ne voulais pas que nous jouions le rôle de ceux qui nous ont précédés auprès de ceux qui nous ont suivis.»
Il considère que l’apprentissage de l’alternance suppose également d’accepter les difficultés et les erreurs qui peuvent accompagner le renouvellement des dirigeants.
Le Hirak et l’absence de débouché politique
Le mouvement populaire de 2019 apparaît, dans cette lecture, comme l’un des plus importants rendez-vous de l’histoire contemporaine algérienne.
Saïd Sadi reconnaît le caractère exceptionnel de la mobilisation et considère qu’une dynamique populaire, aussi puissante soit-elle, ne peut réussir sans clarification préalable des règles destinées à organiser la transition.
Le rejet du pouvoir en place ne suffit pas à définir les institutions appelées à lui succéder.
C’est dans ce contexte qu’il insiste sur la distinction entre l’organisation d’élections et l’existence d’un véritable système démocratique.
«L’élection, c’est un moyen qui permet l’expression démocratique lorsque celle-ci est protégée par des règles auxquelles tout un chacun doit souscrire.»
Pour lui, le principe majoritaire ne saurait justifier la remise en cause des droits de ceux qui ne partagent pas les convictions des gouvernants.
«Ce n’est pas parce que vous êtes majoritaire que vous avez le droit de faire taire la minorité.»
Il ajoute une exigence qui résume sa conception de la démocratie.
«La minorité, non seulement elle a le droit d’exister, mais elle a le droit de vous contrôler.»
Cette conception suppose que les garanties démocratiques précèdent la compétition électorale et ne dépendent pas de la bonne volonté de ceux qui remportent le scrutin.
Elle implique également que les forces politiques acceptent de définir un cadre commun dans lequel chacune puisse exercer le pouvoir, le perdre et continuer à défendre librement ses idées.
Rompre avec le système sans reproduire ses pratiques
Au terme de cet entretien, une idée relie les différentes séquences évoquées par Saïd Saadi.
Depuis les affrontements de l’après-indépendance jusqu’au Hirak, l’Algérie aurait connu plusieurs occasions de transformer son organisation politique.
Mais les mêmes contradictions auraient régulièrement ressurgi, le poids des légitimités historiques, la prééminence des rapports de force, les calculs de circonstance, les divisions partisanes et l’incapacité à définir des règles communes suffisamment solides pour survivre aux changements de dirigeants.
Ce constat ne saurait être reçu comme une vérité historique incontestable.
Saïd Sadi a lui-même été un acteur de plusieurs des épisodes qu’il analyse. Ses positions sur l’interruption du processus électoral en 1992, la participation du RCD au gouvernement ou les stratégies de l’opposition ont suscité des controverses qui demeurent légitimes.
Ses mémoires doivent donc être lus comme le témoignage d’un protagoniste, avec les éclairages qu’il apporte, mais aussi les limites inhérentes à toute lecture personnelle de l’histoire.
Leur intérêt est précisément d’offrir matière à confrontation, à vérification et à débat.
À 79 ans, l’ancien président du RCD revient sur une longue trajectoire politique dont il assume les choix tout en reconnaissant certaines limites. Son propos dépasse cependant le bilan d’un parti ou d’une génération.
Il interroge la capacité de l’Algérie à tirer les enseignements de ses expériences successives sans rester prisonnière des antagonismes qui les ont accompagnées.
Saïd Sadi plaide pour une refondation politique qui ne soit ni une revanche contre le passé ni une simple redistribution des positions de pouvoir.
L’enjeu, selon lui, consiste à établir un cadre institutionnel dans lequel chaque citoyen puisse vivre selon ses convictions et chaque courant politique participer librement à la compétition démocratique.
Au fond, la question soulevée par ses mémoires n’est pas seulement de savoir pourquoi tant de tentatives de changement ont échoué. Elle est de déterminer comment éviter que les prochaines reproduisent les mêmes impasses.
La démocratie ne se résume pas à la possibilité de conquérir le pouvoir. Elle suppose aussi la capacité de le perdre, d’accepter la légitimité de ses adversaires et de reconnaître aux citoyens le droit permanent de contrôler ceux qui gouvernent.
C’est sur ce terrain, bien davantage que sur les querelles entre personnalités ou les règlements de comptes avec l’histoire, que le témoignage de Saïd Sadi mérite de nourrir le débat national.
S. Méhalla
