Le monde semble se diriger vers une incertitude énergétique et économique.
L’escalade militaire américano-sioniste contre l’Iran, ayant conduit à la mort du guide suprême iranien, a entraîné une riposte immédiate de Téhéran : la fermeture effective du détroit d’Ormuz.
En quelques heures, l’économie mondiale s’est retrouvée suspendue à un corridor maritime de quelques kilomètres de large, par lequel transite près d’un cinquième de la consommation pétrolière quotidienne mondiale.
Des centaines de pétroliers ont été immobilisés, les grandes compagnies maritimes et d’assurance se sont retirées, et les marchés financiers ont vacillé. Les prix du brut ont bondi de plus de 10%, frôlant les 100 dollars le baril. Les analystes redoutent désormais un «double choc d’offre», susceptible de raviver un cycle inflationniste mondial.
Un corridor vital sous tension
Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20% du commerce mondial de pétrole (soit 20 à 21,7 millions de barils par jour) et une part majeure du gaz naturel liquéfié (GNL), constitue un axe stratégique incontournable. Environ 80% des exportations pétrolières et gazières des pays du Golfe y passent, et près de 50% des importations énergétiques asiatiques en dépendent.
Pour les grandes économies asiatiques telles que la Chine, l’Inde et le Japon, cette dépendance à un unique corridor représente un véritable talon d’Achille. La crise actuelle met en lumière la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et pourrait accélérer leur recomposition.
Hakim Boughrara, analyste en géopolitique, souligne que «la fermeture du détroit d’Ormuz aurait des répercussions mondiales, notamment sur l’énergie». Dans un contexte de resserrement des contraintes sur l’énergie russe et d’interdiction programmée en Europe de l’exploitation du gaz russe à l’horizon 2027, le détroit devient un levier stratégique majeur pour Téhéran.
Une logique de domination énergétique
Bachir Messaitfa, ancien ministre délégué chargé des Statistiques et de la Prospective, décrit la crise comme faisant partie d’une dynamique plus large. Il considère le XXIe siècle comme celui de la «compétition autour du pétrole», où les pays dotés de ressources énergétiques, en dehors du centre capitaliste, sont exposés au risque de guerre.
Toute perturbation durable du trafic dans le détroit d’Ormuz pourrait entraîner une variation des prix de 40 à 50%, affectant les volumes, les coûts de transport, les primes d’assurance et les valorisations boursières des compagnies énergétiques.
Trois scénarios pour l’économie mondiale
Trois scénarios sont envisagés selon la durée de la crise et la capacité des puissances à contenir l’escalade:
Tensions sous contrôle : légère augmentation des prix de l’énergie, mais impact limité sur la croissance mondiale et les chaînes d’approvisionnement.
Fermeture prolongée : les prix du baril pourraient se stabiliser autour de 90 à 100 dollars, entraînant un ralentissement de la croissance mondiale de 2 à 3 points. Cette situation provoquerait également une inflation accrue et des conséquences particulièrement graves pour les économies asiatiques et du Golfe.
Désescalade diplomatique : retour progressif à la normale, stabilisation des prix de l’énergie et reprise de la croissance mondiale, offrant un certain répit à l’économie globale.
Alternatives limitées et coûteuses
En cas de fermeture prolongée, des alternatives terrestres peuvent être mobilisées, comme les oléoducs en Arabie saoudite (5 millions de barils/jour), les routes via le Koweït (1,5 million) ou l’acheminement irakien vers la Turquie et l’Union européenne (5 millions). Cependant, ces routes ne compenseraient qu’environ la moitié des 21,7 millions de barils transitant quotidiennement par le détroit.
Mourad Kouachi, analyste économique, souligne que l’importance d’Ormuz dépasse le secteur énergétique : près de 11 à 12 % du commerce mondial total y transite. «Même sans fermeture totale, la simple menace suffit à inquiéter les marchés», explique-t-il. Le ciblage d’un seul pétrolier pourrait entraîner une flambée des primes d’assurance et pousser les armateurs à emprunter des routes plus longues et plus coûteuses.
Selon ses estimations, une fermeture d’un mois suffirait à provoquer une onde de choc majeure : flambée des carburants, hausse des prix alimentaires, accélération de l’inflation mondiale et ralentissement marqué de la croissance.
Vers un troisième choc pétrolier ?
Deux hypothèses dominent désormais les analyses : un troisième choc pétrolier ou une crise économique et financière d’ampleur comparable à celle de 2007-2008. Le monde semble se diriger vers une incertitude énergétique et économique, avec des conséquences qui pourraient redéfinir les dynamiques géopolitiques et commerciales des années à venir.
I. Khermane
