Le dernier rapport annuel du Mécanisme d’enquête indépendant pour le Myanmar (IIMM), présenté au Conseil des droits de l’homme, dresse un tableau accablant : crimes de guerre, crimes contre l’humanité et violences systématiques continuent de se multiplier, quatre ans après le coup d’État militaire de février 2021.
Par la Rrédaction de Crésus
Entre le 1ᵉʳ juillet 2024 et le 30 juin 2025, les enquêteurs onusiens ont collecté des milliers de preuves, identifié des auteurs présumés et transmis des dossiers à plusieurs juridictions internationales. L’IIMM précise que ses investigations ne ciblent pas uniquement la junte militaire : des milices affiliées, mais aussi certains groupes armés d’opposition, sont également accusées d’exactions.
Parmi les crimes recensés :
Frappes aériennes contre des zones civiles — camps de déplacés, écoles, hôpitaux — sans objectifs militaires apparents.
Exécutions sommaires de civils et de combattants capturés, parfois filmées et diffusées par leurs auteurs.
Tortures et violences sexuelles en détention, y compris viols collectifs, mutilations et violences ciblant des enfants.
L’ONU a pu établir des éléments de la chaîne de commandement dans les forces armées birmanes, notamment pour les opérations aériennes.
Rakhine : guerre totale et famine annoncée
L’État d’Arakan (Rakhine) concentre une part dramatique des violences. L’Arakan Army (AA) contrôle presque tout le territoire, sauf la capitale Sittwe et une portion du Sud. Les combats avec l’armée birmane ont entraîné :
Des déplacements massifs.
Des villages entiers brûlés.
Une malnutrition généralisée.
Les Rohingya, minorité déjà victime des opérations militaires de 2016-2017, sont désormais pris en étau entre les deux forces et privés d’accès humanitaire.
Rohingya : preuves pour la justice internationale
Sur les massacres et déplacements forcés de 2016-2017, l’IIMM a renforcé sa collecte de preuves de liaison — ces éléments qui permettent de relier directement un crime à un individu.
Les enquêteurs ont documenté la destruction de villages rohingya suivie de l’appropriation des terres par l’État et de la construction de bases militaires ou d’infrastructures publiques. Une enquête financière vise également des entreprises privées ayant soutenu matériellement les forces de sécurité lors de cette campagne.
Le travail du Mécanisme alimente aujourd’hui plusieurs fronts judiciaires :
Cour pénale internationale (CPI) : en novembre 2024, demande de mandat d’arrêt contre le général Min Aung Hlaing pour crimes contre l’humanité.
Argentine : en février 2025, la justice a émis des mandats visant Min Aung Hlaing et 24 autres personnes.
Royaume-Uni : ouverture d’une enquête sur crimes contre les Rohingya et exactions post-coup.
Cour internationale de justice (CIJ) : affaire portée par la Gambie, audiences prévues en 2025.
En un an, plus de 37 dossiers contenant plus de 24 000 éléments de preuve ont été transmis aux juridictions compétentes.
Près de 1 300 sources ont été sollicitées. L’IIMM s’appuie sur :
Analyses d’images satellites et vidéos pour authentifier les attaques.
Vision par ordinateur pour identifier insignes, armes ou positions militaires.
Traductions massives en langues locales pour traiter les témoignages et documents.
Depuis sa création, le Mécanisme a transmis plus de 1,2 million d’éléments aux instances judiciaires.
Témoins sous haute menace
Les risques pour les témoins se sont aggravés : menaces, arrestations, expulsions, voire violences physiques. L’ONU a mené plus de 220 évaluations de sécurité et mis en place des mesures de protection, mais dépend largement des États pour les relocalisations d’urgence.
Un mandat menacé par les coupes budgétaires
Malgré l’ampleur des crimes documentés, le financement du Mécanisme a été amputé : en 2025, seuls 73% du budget prévu ont été débloqués. Les restrictions de l’ONU prévoient encore une réduction de 20% des effectifs en 2026. Pour survivre, l’IIMM doit désormais chercher des fonds extra-budgétaires.
Le rapport montre un pays où les violations massives des droits humains restent impunies, mais où la machine judiciaire internationale commence à cibler les plus hauts responsables. La question est désormais de savoir si la communauté internationale maintiendra les moyens nécessaires pour que ces preuves ne soient pas perdues… et que justice soit rendue.
R.C.
