Selon une enquête du quotidien français Le Monde (« L’énigme Mohammed VI », 28 août 2025), le roi du Maroc gouverne autant par la fidélité personnelle que par un subtil jeu de symboles.
Invitations, préséances et absences deviennent autant d’indices sur l’équilibre mouvant du régime.
Depuis son accession au trône en 1999, Mohammed VI a consolidé son autorité en s’appuyant sur un cercle restreint de fidèles de longue date. Ces hommes, issus pour beaucoup de son entourage d’enfance et d’études, forment le noyau dur de son pouvoir. Leur présence aux grandes cérémonies royales –dîners de ramadan, Fête du Trône ou réceptions diplomatiques– n’est pas seulement protocolaire : elle traduit leur proximité réelle avec le souverain.
Mais le moindre signe, une absence remarquée ou une mise à l’écart, peut se transformer en sanction politique. C’est ce système d’équilibre, où tout geste royal devient message, qu’analyse Le Monde en décrivant «l’art des secrets de palais».
Quand un banquier devient indésirable
L’exemple d’Othman Benjelloun, magnat de la finance marocaine, illustre cette logique. En 2012, il disparaît soudainement des cérémonies officielles. Officiellement, il aurait froissé le protocole lors d’un événement. Mais selon les observateurs, la brouille serait bien plus ancienne : son groupe avait tenté, au début des années 2000, de prendre le contrôle de la Société nationale d’investissement (SNI), holding stratégique que le palais reprendra lui-même avant de la transformer en 2018.
Cette disgrâce temporaire –deux à trois ans– a rappelé que même les fortunes les plus solides restent dépendantes du bon vouloir royal.
Le silence autour des services secrets
Autre cas emblématique : celui de Yassine Mansouri, directeur de la DGED (services de renseignement extérieur). Lors de la prière de l’Aïd-el-Adha à Tétouan, en juin dernier, les plus hauts dignitaires sont venus saluer le roi. Mansouri, lui, était absent.
Un détail en apparence, mais qui a suffi à relancer les rumeurs de tensions internes. Car dans un système où chaque geste compte, l’absence d’une figure sécuritaire aussi centrale ne peut qu’alimenter les spéculations sur une «colère royale» ou un réajustement des équilibres.
Le secret comme instrument politique
Ces épisodes, rapportés par Le Monde, montrent que le pouvoir marocain ne se lit pas dans des institutions transparentes, mais dans une grammaire de signes, héritée du makhzen. La politique se joue dans l’invisible : un dîner auquel on est convié, un salut protocolaire, une photo prise –ou non.
Cette méthode permet au roi d’affirmer sa suprématie et de maintenir la loyauté de son entourage. Mais elle révèle aussi une certaine fragilité structurelle : un système où l’avenir du régime dépend moins de règles écrites que d’équilibres personnels, toujours susceptibles de se fissurer.
En retraçant ces mises à l’écart successives, l’enquête du Monde montre que Mohammed VI gouverne par un art de la faveur et de la disgrâce. Une gouvernance qui préserve l’autorité du souverain, mais qui, en multipliant les signaux contradictoires, nourrit aussi les incertitudes sur la suite de son règne.
Synthèse S. M.
