Par: R. Malek
Hassi Messaoud, aujourd’hui capitale énergétique de l’Algérie, évoque immanquablement les images de gisements pétroliers, de torchères flamboyantes et d’installations industrielles gigantesques. Mais derrière ce nom stratégique, gravé dans les cartes économiques et géopolitiques du pays, se cache une histoire plus humble, plus humaine : celle de Messaoud Rouabah, un nomade chaâmbi dont le puits, et non le pétrole, a laissé une empreinte.
Un puits, un geste… et une chamelle
Les récits populaires, transmis à travers les générations dans la région d’Ouargla, racontent l’histoire d’un homme du désert : Messaoud Rouabah Ben Hadj Rabah Ben Amira, né aux alentours de 1875. Membre de la tribu Chaâmbi, il sillonnait le Sahara avec sa caravane lorsque, en 1917, un événement inattendu se produisit. Sa chamelle, fidèle compagne de route, s’arrêta net, refusant d’avancer.
Dans l’imaginaire nomade, ce comportement est loin d’être anodin. Il signifie souvent la présence d’une nappe d’eau enfouie. Rouabah creusa alors, à l’aide d’outils rudimentaires, et atteignit une source à environ 14 mètres de profondeur. Le puits fut aussitôt utile aux caravanes qui y faisaient halte. En signe de respect, les nomades commencèrent à désigner le lieu par le nom de son creuseur : Hassi Messaoud, littéralement “le puits de Messaoud”.
Mais contrairement à une légende dorée qui s’est tissée avec le temps, Messaoud Rouabah n’a jamais possédé ces terres. Il n’a laissé ni acte de propriété, ni campement durable. Il était un homme de passage, fidèle à la vie itinérante et libre du désert.
Un mythe sans pétrole
Pour plusieurs témoins issus des milieux chaâmbis ou anciens habitants du désert, l’idée d’un «découvreur de pétrole» relève davantage du mythe que de la réalité. Le puits de Messaoud n’a jamais contenu d’hydrocarbures, seulement de l’eau, précieuse, certes, mais sans rapport avec l’or noir qui allait changer le destin de la région des décennies plus tard.
Le vrai tournant survient en 1956, bien après la mort de Messaoud Rouabah (vers 1924), lorsque des géologues français, forant à plus de 3 300 mètres de profondeur, découvrent les premières poches de pétrole. Ce forage moderne, soutenu par la technologie et les capitaux, marque la naissance du gisement de Hassi Messaoud tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Le lien entre le puits du nomade et le pétrole n’est donc que nominal, pas géologique.
«Le nom est resté, c’est tout. Ce n’est pas un acte de propriété, c’est un repère comme tant d’autres dans le désert», résume un ancien cadre de Sonatrach, aujourd’hui à la retraite.
Une mémoire parfois instrumentalisée
Dans l’Algérie contemporaine, où la terre et ses ressources attisent convoitises et batailles juridiques, le nom de Messaoud Rouabah refait surface. Certains individus se présentant comme ses descendants tentent de faire valoir des droits fonciers sur les terres de Hassi Messaoud, en s’appuyant sur la toponymie et la mémoire collective.
Mais aucune archive officielle, ni coloniale ni post-indépendance, ne valide une quelconque reconnaissance foncière. Pas de cadastre, pas de titres, pas de preuve.
Et la question dépasse le simple cas de Hassi Messaoud. De nombreux lieux algériens portent des noms de puits ou de points d’eau : Hassi El Ghella, Hassi El Gassi, Hassi Lefdour, Hassi Bahbah, El Hassiane, ou encore Bir Djebbah, Bir Ghbalou, jusqu’à El Biar à Alger… Si chaque nom devenait le point de départ d’une revendication patrimoniale, le pays risquerait d’être morcelé par filiations et héritages légendaires.
Un héritage à la juste mesure
Messaoud Rouabah mérite sans doute d’être reconnu comme une figure humaine de la mémoire saharienne, un homme modeste dont l’action, creuser un puits, a sauvé et guidé. Mais son histoire ne peut servir de fondement juridique ni de revendication économique.
Hassi Messaoud, ce n’est pas le pétrole d’un homme. C’est une histoire de désert, d’eau, et de nomadisme. Le pétrole est arrivé bien plus tard, par d’autres mains et d’autres moyens. Laissons à Messaoud Rouabah ce qui lui revient : la reconnaissance d’un geste utile et silencieux, dans l’immensité du désert.