Le 6 juin 2025, le groupe Wagner annonce son départ du Mali via un message laconique sur Telegram : «Mission accomplie ».
Le «retrait» de Wagner : Un écran de fumée.
Après trois ans et demi de présence, les mercenaires russes clament avoir «ramené sous contrôle les capitales régionales» et «éliminé des milliers de terroristes». Pourtant, dans l’ombre, une autre force russe, l’Afrique Corps, affirme immédiatement que le contingent russe «reste au Mali» et que ce changement marque un soutien «plus fondamental» à Bamako. Loin d’un retrait, il s’agit d’un redéploiement calculé, orchestré par le Kremlin pour consolider son emprise sur le Sahel.
La métamorphose de la présence russe : De Wagner à l’Afrique Corps
La création de l’Afrique Corps en 2023 répond à un impératif du Kremlin : reprendre le contrôle des opérations mercenaires après la mutinerie de Yevgeny Prigojine et sa mort suspecte dans un crash d’avion. Sous commandement direct du ministère russe de la Défense, ce corps paramilitaire intègre 70 à 80% d’anciens combattants de Wagner, selon des sources télégram. Pour Moscou, l’objectif est clair : préserver l’influence en Afrique tout en éliminant les velléités d’autonomie qui ont failli déstabiliser le régime de Vladimir Poutine.
Une nouvelle doctrine : Moins de «Rambo», plus de conseillers
Contrairement à Wagner, réputé pour ses méthodes expéditives, l’Afrique Corps adopte une approche plus discrète. Comme l’explique Ulf Laessing, directeur du programme Sahel à la Fondation Konrad Adenauer :
«L’Afrique Corps a une empreinte plus légère. Il se concentre sur la formation, la fourniture d’équipements et les services de protection. Ils combattent moins que les mercenaires « à la Rambo » de Wagner».
Cette transition s’accompagne d’un renforcement des «conseillers de sécurité» russes, déployés pour encadrer l’armée malienne et superviser les frappes aériennes contre les groupes jihadistes.
Le Sahel : Un échiquier géopolitique recomposé
Le départ des troupes françaises du Mali en 2022 a créé un vide sécuritaire que Wagner a comblé, avec la bénédiction des juntes militaires au pouvoir. Aujourd’hui, l’Afrique Corps capitalise sur cette defiance anti-occidentale:
– Mali, Burkina Faso, Niger : Ces États, frappés par des putschs, voient dans la Russie un contrepoids à l’«ingérence» française et onusienne.
– Diplomatie des ressources : En échange de sa protection, Moscou obtient l’accès à l’or, aux phosphates et aux diamants, contournant les sanctions occidentales. Un modèle éprouvé au Soudan et en Centrafrique.
La contre-offensive jihadiste : Un défi persistant
Le timing du départ de Wagner n’est pas anodin. Il survient après une vague d’attaques meurtrières attribuées à Jama’at Nusrat (JNIM), liée à Al-Qaïda :
– 30 soldats maliens tués à Boulkessi le 1er juin 2025
– Abandon de bases militaires face à la pression jihadiste.
Ces revers illustrent l’échec relatif de Wagner à endiguer l’insurrection, malgré des méthodes brutales accusées de cibler des civils (exécutions sommaires, disparitions forcées) .
Le vrai danger : Les régimes autoritaires, pas Wagner
Comme le souligne Christian Ani, chercheur à l’Institute for Security Studies:
«Le plus grand risque pour les pays du Sahel n’est pas Wagner, mais l’hostilité croissante des nouveaux régimes envers toute critique, y compris interne».
Les juntes au pouvoir instrumentalisent la présence russe pour légitimer leur répression, comme au Mali où les accusations d’exactions contre Wagner sont étouffées.
La rigidité de Moscou : Intérêts avant partenariats
La Russie affiche une realpolitik implacable:
– Arménie : Malgré son alliance historique, Moscou a laissé Erevan se faire déstabiliser par l’Azerbaïdjan en 2023, protégeant ses intérêts gaziers avec Bakou.
– Syrie : Le soutien indéfectible à Bachar al-Assad confirme la priorité donnée aux bases militaires (comme Tartous) sur les droits humains.
Au Sahel, cette logique prévaut : les régimes sont soutenus tant qu’ils servent les intérêts russes.
L’Afrique Corps : Un outil de puissance à haut risque
Si l’Afrique Corps privilégie la formation, sa participation aux frappes aériennes contre les jihadistes, évoquée par des experts, pourrait reproduire les excès de Wagner :
– Civils pris pour cibles : En février 2025, un convoi touareg au Mali a été bombardé, tuant 20 personnes, dont des enfants.
– Opacité des pertes : Aucun bilan des combattants russes tombés au Sahel n’est publié.
Le redéploiement russe inquiète les pays côtiers :
– Côte d’Ivoire et Ghana : Renforcent leurs dispositifs antiterroristes avec l’aide des États-Unis.
– Sénégal : Craint une contagion de l’instabilité.
Le départ de Wagner et l’arrivée de l’Afrique Corps symbolisent moins une rupture qu’une maturation de l’impérialisme russe en Afrique. Moscou a compris que pour durer, il devait :
Uniformiser le commandement sous l’égide de l’armée régulière, adoucir son image en troquant les mercenaires contre des «conseillers» et pérenniser l’extraction des ressources via des accours opaques avec les juntes.
Mais ce modèle comporte un paradoxe fatal : en s’alliant à des régimes isolés et répressifs, la Russie risque de les rendre encore plus vulnérables à la colère de leurs peuples. Comme le résume un diplomate ouest-africain sous couvert d’anonymat : «Moscou vend des armes, pas la stabilité».
Samir Méhalla
Sources : AP, BBC, DW, Al Jazeera, Foreign Policy, entretiens avec experts locaux.
