Par R. Malek
À chaque époque, la France a connu ses débats identitaires, mais ce que l’on observe aujourd’hui dans certains discours de la droite française a un parfum inquiétant de déjà-vu : une volonté affichée de désigner les Algériens comme des intrus, comme si leur présence était une anomalie historique. Cette obsession n’est pas seulement une faute politique, c’est une faute de mémoire.
Car il suffit de regarder dans le rétroviseur pour comprendre à quel point ces thèses sont absurdes. L’histoire de la France et de l’Algérie est intimement liée depuis plus d’un siècle et demi : une colonisation brutale, une guerre d’indépendance sanglante, puis une émigration massive qui a contribué à bâtir la France contemporaine. Routes, usines, hôpitaux, chantiers : combien de travailleurs algériens ont porté à bout de bras l’économie française, souvent dans le silence et le mépris ?
Et si ces nouveaux racistes s’aventuraient à lire ne serait-ce qu’un chapitre de cette histoire, ils découvriraient qu’il y a déjà eu, dans les rangs mêmes de la République, des figures qui incarnaient ce lien indéfectible. Philippe Grenier, par exemple, médecin franc-comtois et premier député musulman de France, converti à l’islam à Blida en 1894, siégeait à l’Assemblée nationale en burnous. Déjà, à la fin du XIXᵉ siècle, la France se vivait au pluriel.
Alors que certains agitent la peur et rêvent d’expulsion, l’histoire, elle, raconte une autre réalité : les Algériens font partie de la mémoire nationale, de la chair même de la République. Les renier, c’est renier une partie de la France.
Peut-être faudrait-il que ces nouveaux idéologues de l’exclusion se soumettent à une thérapie historique : se confronter aux archives, aux visages, aux noms, aux destins mêlés de ces millions de vies franco-algériennes. Car la vérité est là : on ne chasse pas ce qui est déjà constitutif de soi-même.
La République a deux choix : se rabougrir dans le rejet et la peur, ou assumer son histoire et s’enrichir de sa diversité. Les nouveaux racistes, eux, ont déjà fait leur choix. Aux citoyens, maintenant, de ne pas les suivre.
Pour illustrer mes propos voici une petite histoire oui l’islam s’est imposé au sein même de l’assemblée nationale française.
Philippe Grenier, le premier député musulman de France : une rencontre avec l’islam à Blida
Au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, une figure singulière émerge dans la vie politique française : Philippe Grenier (1865-1944), médecin et élu originaire de Pontarlier, dans le Doubs. Son nom est entré dans l’histoire comme celui du premier député musulman de France, un choix spirituel et politique qui prit racine en Algérie, et plus précisément à Blida, où il découvrit l’islam.
Médecin militaire, Philippe Grenier est envoyé en Algérie dans les années 1890. À Blida, ville réputée pour son hospitalité et son rayonnement spirituel, il se trouve au contact quotidien des habitants et de leur foi. Ce qu’il y observe le marque profondément : la simplicité des pratiques religieuses, la ferveur de la prière, mais aussi la profondeur spirituelle qui imprègne la vie quotidienne.
Séduit, Grenier franchit un pas décisif en 1894 : il se convertit à l’islam et choisit pour prénom Abdelkader, en hommage à l’émir Abd el-Kader, figure emblématique de la résistance algérienne et symbole de tolérance religieuse.
De Pontarlier à l’Assemblée nationale
De retour dans sa ville natale, Philippe Grenier reprend son activité de médecin. Fidèle à son serment d’Hippocrate, il soigne les plus modestes avec une attention particulière, ce qui lui vaut la reconnaissance de ses concitoyens. En 1896, porté par cette popularité, il est élu député du Doubs.
Son arrivée à l’Assemblée nationale ne passe pas inaperçue : il y siège vêtu d’un burnous, tenue traditionnelle algérienne. Geste d’authenticité pour lui, cette image frappe les esprits. Moqué par certains, respecté par d’autres, Grenier incarne un député atypique, sincèrement engagé dans sa foi et dans son rôle d’élu.
Héritage et singularité
Philippe Grenier poursuit son chemin loin des querelles parisiennes, restant attaché à Pontarlier et à son métier de médecin. Il incarne une passerelle entre la France et l’Algérie, entre deux mondes que tout semblait séparer à l’époque coloniale.
Jusqu’à sa mort en 1944, il demeure une figure à la fois discrète et exceptionnelle, celle d’un homme qui, à travers sa conversion et son engagement politique, a ouvert une page originale de l’histoire franco-algérienne, tout en mettant en exergue les valeurs d’un islam universel.
