À l’approche de la présidentielle de 2027, un rapport international écorne le mythe d’une République exemplaire en matière de liberté de la presse.
La France adore donner des leçons de liberté de la presse. Elle les distribue avec cette assurance souveraine des démocraties convaincues que leurs principes les dispensent de rendre des comptes sur leurs pratiques. Elle sermonne les régimes autoritaires, dénonce la presse bâillonnée et se rêve en sentinelle universelle du droit d’informer.
Mais derrière les grandes déclarations et les indignations diplomatiques, le tableau national est nettement moins glorieux. Médias concentrés entre les mains de milliardaires, journalistes malmenés par la police, sources insuffisamment protégées, procédures judiciaires intimidantes et audiovisuel public sous pression. Le rapport du Media Freedom Rapid Response (MFRR) tend à la République un miroir peu flatteur. Et le reflet est cruel.
À l’approche de la présidentielle de 2027, le diagnostic prend une dimension particulièrement embarrassante. Le rapport recense 75 violations de la liberté de la presse affectant 117 professionnels des médias au cours des neuf premiers mois de 2026. Des chiffres qui devraient tempérer les ardeurs moralisatrices d’un pays plus prompt à examiner les manquements des autres qu’à reconnaître les siens.
Mais le véritable scandale ne réside pas uniquement dans ces violations. Il se niche dans l’architecture même du pouvoir médiatique français.
Lorsqu’une poignée de fortunes industrielles contrôle une part considérable des moyens d’information, le pluralisme risque de devenir une fiction soigneusement entretenue. Les rédactions conservent leurs enseignes, les journalistes leurs cartes professionnelles et les propriétaires leurs intérêts. La censure moderne n’a plus nécessairement besoin de couper les micros. Elle peut sélectionner les invités, imposer les thèmes, fabriquer les indignations et organiser les silences.
Il ne s’agit pas de prétendre que tous les journalistes sont aux ordres. Il s’agit de constater qu’une liberté dépendante du bon vouloir des puissances financières demeure une liberté fragile.
La République des donneurs de leçons
C’est ici que le rapport devient politiquement dévastateur.
La France revendique une autorité morale internationale en matière de droits fondamentaux. Elle interpelle, condamne, sanctionne parfois, toujours au nom de principes universels dont elle se présente comme l’une des gardiennes les plus vigilantes.
Fort bien. Mais l’universalité des principes suppose précisément qu’ils s’appliquent aussi à ceux qui les proclament.
Comment dénoncer les pressions contre les journalistes à l’étranger lorsque des reporters français subissent intimidations et violences dans l’exercice de leur métier ? Comment invoquer le caractère sacré du secret des sources lorsque sa protection demeure juridiquement vulnérable ? Comment célébrer l’indépendance éditoriale quand le pouvoir économique peut peser aussi lourdement sur la circulation de l’information ?
Et que dire de l’audiovisuel public, devenu un terrain d’affrontement politique permanent, où financement, gouvernance et indépendance se retrouvent soumis aux rapports de force partisans ?
Une démocratie ne se mesure pourtant pas au nombre de discours qu’elle prononce sur la liberté, mais à sa capacité de protéger ceux qui contestent son pouvoir.
Le rapport évoque également les journalistes exilés, notamment originaires d’Algérie, de Tunisie et d’autres pays. Leur sécurité et leur droit de travailler librement doivent naturellement être garantis. Mais leur accueil ne saurait devenir un alibi commode permettant d’ignorer les failles du système médiatique français. La défense des libertés ne peut fonctionner à géométrie variable, selon la nationalité du journaliste ou l’identité du gouvernement mis en cause.
Il serait absurde d’assimiler la France aux dictatures qui emprisonnent systématiquement leurs opposants. Mais cette différence, réelle et fondamentale, ne saurait constituer un permis d’indulgence perpétuelle.
Les libertés ne meurent pas toujours sous les coups d’un décret autoritaire. Elles peuvent dépérir dans une démocratie, lentement, sous le poids des intérêts financiers, des pressions politiques, des intimidations judiciaires et de l’affaiblissement des contre-pouvoirs.
À quelques mois d’une élection présidentielle décisive, la question devient vertigineuse. Quelle souveraineté populaire peut réellement s’exercer lorsque la fabrication de l’opinion dépend d’un paysage médiatique aussi concentré ? Comment garantir un débat démocratique équilibré lorsque les moyens de rendre une parole audible sont si inégalement répartis ?
Le mérite de ce rapport est de rappeler que la liberté de la presse n’est ni une décoration républicaine ni un argument publicitaire destiné à embellir l’image internationale d’un État. Elle appartient aux citoyens, pas aux gouvernements, encore moins aux propriétaires des médias.
La France serait donc bien inspirée de recevoir ces critiques avec moins de suffisance et davantage d’exigence démocratique. Non pour renoncer à défendre les libertés ailleurs, mais pour cesser de considérer ses propres manquements comme de simples imperfections et ceux des autres comme des fautes impardonnables.
À force de vouloir éclairer le monde avec le flambeau de la liberté, la République semble avoir oublié une évidence.
Avant de prétendre illuminer la maison des autres, encore faudrait-il avoir le courage d’allumer la lumière chez soi.
Césus
