Il est de ces personnages qui ne portent pas de titre diplomatique mais dont la parole pèse, parfois plus que celle d’un ministre, dixit le quotidien français Libération.
Par S. M.
Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, occupe depuis des années un poste officiel dans le champ religieux, mais officieux dans l’arène politique. Pour beaucoup, il fut longtemps le chaînon manquant entre Paris et Alger, l’intermédiaire capable d’aplanir les tensions là où les chancelleries échouaient. Aujourd’hui, ce rôle est ouvertement remis en cause.
Libération, dans son édition du 9 août 2025, décrit Hafiz comme un «ultime recours» lors des crises franco-algériennes. Ses relations directes avec le Président Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron lui permettraient d’assurer une forme de diplomatie parallèle : transmettre des messages, désamorcer des malentendus, ou préparer le terrain à des discussions officielles.
Cette capacité à naviguer entre deux capitales au bord de la rupture a fait de lui un acteur incontournable — et donc redouté. Car un tel positionnement nourrit forcément les soupçons : est-il le représentant de Paris auprès d’Alger, ou celui d’Alger auprès de Paris ?
Entre légitimité et suspicion
La reconnaissance française est réelle : Hafiz a été décoré par Macron de la Légion d’honneur, signe de l’importance que l’Élysée accordait à ses bons offices. Mais derrière les louanges se cache une méfiance persistante. Selon des sources citées par Libération, l’homme est jugé «double» dans ses loyautés.
Dans un contexte où chaque geste et chaque mot sont scrutés, cette ambiguïté a fini par fragiliser son crédit. Sa réaction jugée tardive après l’attentat du 7 octobre a été perçue en France comme un signe d’hésitation politique, voire de prudence excessive vis-à-vis d’Alger, selon le canard de gauche. Ce qui, dans une période de tension maximale, équivaut à un faux pas stratégique.
Une crise qui rebat les cartes
Cette perte de confiance se produit alors que les relations franco-algériennes sont au plus bas. Paris a suspendu l’accord de 2013 sur les exemptions de visa pour les officiels algériens et incité ses partenaires européens à durcir l’accueil des diplomates d’Alger. La riposte n’a pas tardé, plus stricte et plus dure : visas imposés aux diplomates français, fin des avantages immobiliers consentis à la France. La crise a quitté le terrain strictement politique pour s’installer dans l’espace institutionnel et symbolique.
Or, dans un tel climat, les médiateurs officieux comme Hafiz deviennent des variables stratégiques : soit ils servent de passerelle pour renouer le dialogue, soit ils se retrouvent marginalisés par la radicalisation des positions. Hafiz semble aujourd’hui plus proche de la seconde catégorie.
Le risque d’une diplomatie sans amortisseurs
La figure de Hafiz illustre une réalité peu visible mais essentielle : la diplomatie parallèle agit comme un amortisseur entre deux États qui peinent à se parler. Couper ou affaiblir ce canal, c’est prendre le risque de laisser les tensions se développer sans filtre, au seul rythme des communiqués officiels et des gestes de rétorsion.
En se privant de cet intermédiaire, Macron a peut-être renforcé son image de fermeté, mais il a aussi réduit ses marges de manœuvre. Car dans la relation franco-algérienne, où la mémoire historique, les sensibilités politiques et les intérêts économiques s’entremêlent, les passerelles discrètes valent parfois plus qu’un sommet bilatéral.
Quoi qu’on pense de Hafiz, sa situation est révélatrice. Les États modernes continuent de s’appuyer, quand cela les arrange, sur des personnalités non-étatiques — leaders religieux, figures culturelles, hommes d’affaires — pour servir leurs intérêts. Mais ces messagers de l’ombre deviennent à leur tour des pièces sur l’échiquier, susceptibles d’être sacrifiées dès que la partie se durcit.
Aujourd’hui, Hafiz est en passe de rejoindre cette catégorie des «pièces utiles, mais temporaires». Sa mise à l’écart progressive, réelle ou perçue, pourrait bien signifier que la diplomatie franco-algérienne entre dans une phase où les passerelles se font rares… et où chaque mot prononcé aura le poids d’une pierre jetée dans un lac déjà agité.
S.M.
