Deux ans après la mort d’Evgueni Prigojine, fondateur du groupe paramilitaire Wagner, la Russie réorganise ses méthodes d’influence sur le continent africain.
Par Rédaction de Crésus
Une enquête de RFI et du collectif All Eyes on Wagner révèle comment le Kremlin mise désormais sur des réseaux hybrides – entre soft power culturel, désinformation et relais paramilitaires – pour maintenir son emprise en Afrique subsaharienne.
La disparition de Wagner n’a pas signé la fin de la présence russe en Afrique. Moscou adapte sa stratégie.
À Luanda, capitale angolaise, deux citoyens russes ont été arrêtés début août après des manifestations violentes contre la flambée des prix du carburant. Ils sont accusés de crimes graves : association criminelle, financement du terrorisme et campagnes de désinformation.
Ces individus, Igor Rachtin et Lev Lakshatanov, auraient alimenté la contestation à travers un réseau de propagande visant à affaiblir le pouvoir local et à renforcer l’influence russe.
La façade culturelle : une stratégie de soft power
Lev Lakshatanov, 64 ans, est le fondateur de l’ONG Farol, soutenue par Rossotrudnichestvo, l’agence publique russe de diplomatie culturelle. Officiellement dédiée à la coopération, l’organisation supervise les Maisons russes à l’étranger – vitrines du soft power de Moscou – et prévoit d’ouvrir une antenne à Luanda en 2025.
Derrière les projets culturels et les documentaires annoncés, l’enquête révèle des activités plus opaques : interviews rémunérées auprès de personnalités politiques, enquêtes d’opinion sur la perception de la Russie, diffusion de récits favorables au Kremlin. Autant de leviers pour manipuler les esprits et installer Moscou comme partenaire incontournable.
Africa Corps : la relève discrète de Wagner
Si Wagner a perdu sa visibilité, ses réseaux ne se sont pas dissous. Ils se sont reconstitués dans la structure paramilitaire Africa Corps, intégrée à une nouvelle entité baptisée «African Initiative». Celle-ci regroupe les anciens relais de Wagner, aujourd’hui réorganisés pour servir les intérêts russes.
Grâce à des experts liés aux services de renseignement, le Kremlin cherche à remodeler l’opinion publique africaine et à s’imposer face aux autres puissances – Chine, États-Unis, Europe – qui se disputent elles aussi le continent.
Les dangers d’une influence opaque
Une menace pour la souveraineté des États africains : En s’immisçant dans les contestations sociales et politiques, Moscou exploite les fragilités internes pour avancer ses pions. Cette stratégie affaiblit les gouvernements locaux, réduit leur marge de manœuvre et alimente une dépendance stratégique vis-à-vis du Kremlin.
Une instrumentalisation des crises sociales: La hausse des prix du carburant en Angola a servi de tremplin à une ingérence étrangère. Loin d’apporter des solutions, cette intervention détourne les revendications populaires à des fins géopolitiques, transformant la colère sociale en outil diplomatique.
Une propagation de la désinformation : L’usage massif de la propagande numérique, des interviews achetées et des enquêtes biaisées risque d’empoisonner le débat public africain. En diffusant de faux récits ou en manipulant la perception de la réalité, la Russie contribue à brouiller les repères démocratiques.
Une nouvelle dépendance militaire et sécuritaire : Avec Africa Corps, le continent risque de retomber dans le piège de la militarisation étrangère. Après avoir connu l’ombre de Wagner, plusieurs pays africains pourraient voir leur sécurité une fois de plus instrumentalisée au profit d’une puissance extérieure.
L’Afrique, déjà au centre des rivalités économiques et géopolitiques mondiales, devient le théâtre d’un nouveau jeu d’influence russe. Après Wagner, Moscou mise sur une stratégie plus subtile, mais tout aussi intrusive, mélangeant soft power, propagande et réseaux paramilitaires.
Mais derrière l’apparente coopération culturelle se cachent des logiques de domination qui menacent la souveraineté des États, alimentent la désinformation et risquent de fragiliser encore davantage des sociétés déjà éprouvées par la crise économique et politique.
R.C
