Selon le Chef de la diplomatie française, cette stratégie a contribué à «détériorer davantage une relation déjà fragilisée».
C’est un aveu complet et sans fioritures. Le bras de fer entre l’Algérie et la France s’est fait aux dépens de cette dernière. Et c’est le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, qui le dit, sans ambages. Sur les ondes de France Inter, Barrot reconnaît que son pays a fait «tout faux». Selon lui, la ligne du bras de fer, ardemment défendue par certains cercles politiques à Paris, «n’a rien produit : ni avancée politique, ni percée diplomatique». Il ajoute que cette stratégie a contribué à «détériorer davantage une relation déjà fragilisée».
Retour de l’ambassadeur : aucune date en vue
Interrogé sur le retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet, rappelé depuis sept mois, Barrot a reconnu qu’«aucune échéance n’était en vue : pas de date, pas d’horizon clair». Il a expliqué que son retour dépendrait de «conditions politiques appropriées » et d’une réelle « reconstruction de la confiance» entre les deux pays. Face à l’insistance de la journaliste sur une date précise, le chef de la diplomatie française s’est retranché derrière un vague «nous verrons», admettant néanmoins percevoir «des signaux de sortie de la zone de tension». Le moment le plus révélateur reste sa charge contre ceux qui, en France, continuent de prôner une politique de confrontation avec Alger. Barrot les accuse de se tromper et de ne pas tirer les leçons des échecs répétés de cette méthode. Un aveu cinglant : les pressions françaises -qu’elles soient médiatiques, politiques ou diplomatiques – «n’ont strictement rien obtenu, sinon une crispation accrue du côté algérien». Barrot affirme désormais que tout progrès nécessite «un dialogue sérieux respectant la souveraineté de l’Algérie et ses intérêts». Avant lui, le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, avait également plaidé pour la reprise du dialogue entre Alger et Paris. Dans une déclaration au quotidien français Le Parisien, il a critiqué ouvertement son prédécesseur Bruno Retailleau et sa gestion des tensions avec l’Algérie. Selon Nuñez, le bras de fer engagé avec Alger «n’a pas produit de résultat» et ceux qui croient que la confrontation est la seule solution « se trompent». Il a avancé que cette méthode a conduit à une rupture totale du canal de communication avec Alger.
Le ministre a révélé, par ailleurs, des contacts avec son homologue algérien, signe d’une éventuelle reprise des discussions entre les deux gouvernements. Jusqu’à présent, il n’y a eu qu’une seule tentative de réconciliation : un échange téléphonique entre les présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron, le 31 mars 2025, au cours duquel une feuille de route pour relancer les relations bilatérales avait été tracée. Le 6 avril, Jean-Noël Barrot s’était rendu à Alger pour « tourner la page », mais l’apaisement n’a été que de courte durée. Le 1er novembre dernier, le président Tebboune a reçu un message de son homologue français : «À l’occasion de la commémoration du 1er Novembre, je souhaite vous adresser, ainsi qu’à tout le peuple algérien, mes chaleureuses félicitations et mes vœux les plus sincères », écrivait Emmanuel Macron. Ce message représente le premier échange entre les deux chefs d’État depuis l’appel du 31 mars. Le départ de Bruno Retailleau du gouvernement français début octobre semble avoir ouvert une période plus calme, Paris multipliant les signaux d’apaisement malgré les pressions de la droite et de l’extrême-droite favorables à une ligne dure envers Alger.
Vers un dialogue «discret»
La diplomatie française adopte désormais un « dialogue discret » et attend des « conditions politiques favorables ». Une délégation de hauts fonctionnaires doit se rendre prochainement en Algérie, avec notamment la visite de la secrétaire générale du Quai d’Orsay prévue demain, selon des sources diplomatiques françaises. Preuve que cette dynamique se met en place doucement mais sûrement : la France a donné son accord pour le remplacement du nouveau consul général à Lyon. Sur le plan économique, l’Algérie reste un partenaire stratégique pour la France. Avec quelque 11 milliards d’euros d’échanges en 2024, le pays est le troisième fournisseur d’hydrocarbures de la France. Le pétrole brut et le gaz naturel représentent 80 % des exportations algériennes vers la France, soit environ 5 milliards d’euros. L’Algérie constitue également le deuxième plus important client africain pour la France, notamment grâce au volume de produits industriels, dont les automobiles et pièces détachées, qui représentent près de la moitié des exportations françaises vers l’Algérie. Les intérêts français en Algérie ne se limitent pas au commerce.
Des centaines d’entreprises françaises sont installées dans le pays, parmi lesquelles plusieurs géants du CAC 40 : Engie, Total Energies, Natixis, Société Générale, BNP Paribas et le groupe pharmaceutique Sanofi.
Mahmoud Tadjer
