Pendant que les adultes débattent encore de ce que l’intelligence artificielle pourrait changer demain, les enfants, eux, l’utilisent déjà aujourd’hui.
Chatbots, réseaux sociaux, algorithmes de recommandation, jeux en ligne, compagnons virtuels, outils d’aide aux devoirs… L’IA est entrée dans leur quotidien sans frapper à la porte. Et souvent bien avant que la loi ne sache exactement comment l’encadrer.
C’est l’alerte lancée à Genève par l’Union interparlementaire (UIP). Dans un guide publié le 6 octobre, l’organisation mondiale des Parlements appelle les législateurs à agir afin que la révolution de l’intelligence artificielle ne se fasse pas au détriment des droits de l’enfant.
Derrière la fascination technologique se cache une question autrement plus sérieuse. Qui protège l’enfant lorsque l’algorithme devient son conseiller, son répétiteur, son compagnon ou parfois son confident ?
Selon des données de l’Unicef reprises par l’UIP, les enfants seraient plus de trois fois plus susceptibles que leurs parents d’utiliser des systèmes d’intelligence artificielle. L’utilisation de l’IA générative parmi les jeunes oscillerait entre 18 et 50% selon les études réalisées en Europe, en Asie et dans les Amériques.
L’exposition numérique commence par ailleurs très tôt. Les moins de deux ans passeraient déjà en moyenne 49 minutes par jour devant un écran. À huit ans, la durée approcherait trois heures quotidiennes.
Pour l’UIP, le problème n’est donc plus de savoir si les enfants rencontreront l’intelligence artificielle, mais dans quelles conditions ils vivront avec elle.
Trois urgences sont adressées aux Parlements.
D’abord, écouter les enfants, les parents, les enseignants et les spécialistes afin de connaître les usages réels. Ensuite, vérifier si les protections juridiques existantes fonctionnent effectivement. Enfin, adapter les lois aux dangers nouveaux, notamment la surveillance numérique, le profilage commercial des mineurs et la production de contenus pédocriminels générés par IA.
La santé mentale constitue l’un des points sensibles. Défilement infini, notifications incessantes et recommandations algorithmiques sont autant de mécanismes capables de retenir l’utilisateur. Chez les enfants, l’UIP relève les risques liés au sommeil, au cyberharcèlement, à l’exposition à des contenus nocifs, à l’estime de soi et à l’image corporelle.
D’où une proposition importante de renforcer la responsabilité des plateformes et des fournisseurs d’intelligence artificielle, éventuellement par l’instauration d’un «devoir de diligence numérique» les obligeant à anticiper et réduire les risques prévisibles pour les mineurs.
Mais c’est probablement à l’école que le débat devient le plus concret.
L’UIP ne prône nullement l’interdiction de l’intelligence artificielle. Elle reconnaît son potentiel pour personnaliser l’apprentissage, aider les enseignants et accompagner notamment les enfants en situation de handicap.
Le danger apparaît lorsque l’assistant devient béquille.
Si l’élève demande systématiquement à une machine de rédiger, résumer, raisonner ou résoudre à sa place, que restera-t-il de l’apprentissage du raisonnement, de l’écriture et de la résolution de problèmes ? Une génération capable d’interroger une intelligence artificielle ne doit pas devenir une génération incapable de réfléchir sans elle.
C’est précisément ici que l’alerte genevoise interpelle également notre pays.
Nos élèves utilisent eux aussi les IA génératives. Elles circulent sur les téléphones, à la maison et dans les établissements. Le phénomène ne connaît ni frontières ni programmes scolaires. La vraie question est donc de savoir si notre école, nos familles et notre législation avancent au même rythme que les usages.
Faut-il former les enseignants ?
Introduire une véritable culture de l’IA à l’école ?
Apprendre aux élèves à vérifier une réponse produite par une machine ?
Comment protéger leurs données ? Jusqu’où autoriser l’IA dans les devoirs et les évaluations ?
Et quelles obligations imposer aux plateformes lorsqu’un mineur est concerné?
Autant de questions qui mériteraient de quitter rapidement le cercle des spécialistes pour entrer dans le débat parlementaire algérien.
Interdire l’IA serait probablement illusoire. La laisser entrer sans règles serait tout aussi imprudent.
L’enjeu n’est plus d’apprendre aux enfants à vivre sans intelligence artificielle, mais de leur apprendre à vivre avec elle sans lui abandonner leur intelligence.
S. Méhalla
