Ces affaires, en apparence distinctes, traduisent un phénomène plus profond : l’installation progressive d’un discours où l’étranger, et plus particulièrement l’Algérien, devient un bouc émissaire commode.
La scène médiatique et politique française est secouée par une nouvelle polémique qui met en lumière la banalisation inquiétante des propos discriminatoires visant les Algériens. Sur CNews, chaîne connue pour ses positions radicales sur les questions migratoires, l’ancienne ministre française Noëlle Lenoir a affirmé qu’«il y a en France des millions d’Algériens qui peuvent sortir un couteau dans le métro, dans une gare, dans la rue, ou prendre une voiture pour foncer dans une foule». Des propos qui, au-delà de leur violence, ciblent explicitement une nationalité, assimilée sans nuance au danger et à la criminalité.
Ces déclarations, prononcées le 8 août lors de l’émission L’Heure des pros 2, n’ont pas été interrompues ni rectifiées par l’animatrice. Elles ont immédiatement suscité l’indignation de Sabrina Sebaïhi, députée française d’origine algérienne, qui a saisi le procureur de la République en s’appuyant sur l’article 40 du Code de procédure pénale pour dénoncer une «incitation publique à la haine». Dans sa réaction, elle a rappelé que «assimiler des millions d’Algériens à des criminels n’est pas une opinion, c’est un délit», soulignant que l’histoire et la dignité d’un peuple ayant résisté au colonialisme et au terrorisme ne peuvent être ainsi bafouées.
Pour Sebaïhi, ces paroles contreviennent à l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881, qui sanctionne l’incitation à la discrimination ou à la violence en raison de l’origine ou de la nationalité. L’élue alerte sur la gravité du contexte : une montée des discours stigmatisants envers les Algériens, amplifiés par certaines figures politiques et médiatiques, dans un climat où les tensions diplomatiques entre Paris et Alger sont déjà à leur comble.
Des tensions diplomatiques en toile de fond
L’incident s’inscrit en effet dans un moment de crispation bilatérale, marqué par la décision du président Emmanuel Macron de suspendre l’accord de 2013 sur l’exemption de visas pour les détenteurs de passeports diplomatiques algériens et de geler les visas de type D. L’Algérie a répliqué par l’annulation pure et simple de l’accord, aggravant encore la fracture. Dans ce contexte, les propos d’une ancienne ministre, par ailleurs présidente du comité de soutien à l’écrivain Boualem Sansal – condamné en Algérie à cinq ans de prison pour atteinte à l’unité nationale – prennent une dimension politique explosive.
Ce n’est pas la première fois que la parole publique française glisse vers la généralisation et la stigmatisation. L’avocate Khadija Aoudia, ancienne bâtonnière de Nîmes, a récemment porté plainte contre le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, pour provocation à la haine et à la discrimination. Agissant au nom d’une association implantée dans les quartiers populaires, elle dénonce une accumulation de propos visant notamment les musulmans, comme cette phrase du 29 septembre : «L’immigration n’est pas une chance pour la France», ou encore, en février 2025, l’assimilation du port du voile à «un signe d’apartheid».
Pour Me Aoudia, «la seule manière d’éviter le débordement vers la violence, c’est le droit», rappelant que celui-ci protège et sanctionne sans distinction. Elle se dit prête à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’Homme, voire à saisir la Commission onusienne des droits de l’Homme, si la justice française ne donne pas suite à sa plainte.
Ces affaires, en apparence distinctes, traduisent un phénomène plus profond : l’installation progressive d’un discours où l’étranger, et plus particulièrement l’Algérien, devient un bouc émissaire commode. Elles interrogent sur la responsabilité de figures publiques qui, par leur statut et leur exposition médiatique, peuvent légitimer les préjugés les plus dangereux. Car si la liberté d’expression est un pilier démocratique, elle ne peut servir de paravent à la propagation de la haine raciale.
À l’heure où les tensions diplomatiques s’enchevêtrent avec les fractures sociales, chaque mot prononcé par une personnalité publique pèse lourd. Les millions d’Algériens vivant en France ne peuvent être réduits à une caricature criminelle sans que la République elle-même n’y perde son honneur. L’histoire commune, marquée de souffrances et de luttes, mérite mieux que ces amalgames qui empoisonnent le débat public et fragilisent la cohésion sociale.
Assia M.
