Emmanuel Macron reconnaît enfin la guerre coloniale. Mais l’aveu soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Par Rédaction de Crésus
Dans une lettre adressée à Paul Biya, rendue publique le 12 août 2025, Emmanuel Macron écrit noir sur blanc :
«La France a mené une guerre au Cameroun.»
Une première. Le mot est lâché, après 60 ans de déni.
Le président français reconnaît aussi la responsabilité française dans la mort de figures majeures de l’indépendance comme Ruben Um Nyobè, Paul Momo, Isaac Nyobè Pandjock, ou Jérémie Ndéléné.
Il annonce : l’ouverture des archives, la création d’un groupe de travail franco-camerounais, un appui aux initiatives de recherche et de mémoire.
Mais pas un mot d’excuses. Pas de réparation. Une reconnaissance calibrée, pas une contrition.
Le poids d’une guerre oubliée
De 1948 à 1971, la répression contre l’UPC et ses partisans a fait des dizaines de milliers de victimes. L’armée française a mené des opérations de ratissage, brûlé des villages entiers, instauré des camps d’internement et soutenu les forces locales après l’indépendance de 1960.
Cette guerre fut longtemps appelée pudiquement «les événements du Cameroun». En réalité, c’était une guerre coloniale, aussi brutale que celle d’Algérie, mais effacée de la mémoire collective française.
Les raisons d’un aveu aujourd’hui
- Un rapport irréfutable : La commission Ramondy-Bassy (2025) a produit 1 000 pages de preuves.
- Une diplomatie en crise : La France perd du terrain en Afrique. Moscou et Pékin avancent. Paris mise sur la mémoire pour regagner une légitimité.
- Un geste sans risque judiciaire : Reconnaître les faits, mais sans excuses, permet de couper court aux demandes de réparation.
L’ombre de l’Algérie
En 2017, Macron osait parler de «crime contre l’humanité» à propos de la colonisation. En 2021, il reculait, accusant Alger d’entretenir une «rente mémorielle». Résultat : aucun geste fort, pas d’excuses, pas de pardon.
Le Cameroun sera-t-il un nouveau demi-aveu ? Beaucoup redoutent une marche arrière, à la manière du dossier algérien.
La droite et l’extrême-droite hurlent à la «repentance» à chaque geste mémoriel.
Le RN a bloqué en 2024 une simple résolution condamnant le massacre du préfet Papon du 17 octobre 1961.
L’armée et certains milieux économiques redoutent l’effet domino : Cameroun aujourd’hui, Madagascar demain, puis l’Afrique du Nord…
Macron avance à pas mesurés, sous la pression de ces nouveaux néocoloniaux du XXIe siècle.
Côté camerounais : un geste contesté
En s’adressant à Paul Biya, Macron s’expose aux critiques :
Biya est perçu comme illégitime après 43 ans de pouvoir.
La société civile, les descendants de l’UPC et les historiens demandent une reconnaissance tournée vers le peuple camerounais, pas seulement vers le palais présidentiel.
Beaucoup réclament des excuses claires et une mémoire partagée, sans quoi l’aveu restera «une lettre diplomatique».
Les martyrs
Ruben Um Nyobè : instituteur, figure charismatique, surnommé « Mpodol » (porte-parole). Assassiné en 1958.
Ernest Ouandié : dernier leader armé de l’UPC, exécuté en 1971.
Félix-Roland Moumié : empoisonné au thallium à Genève en 1960, lors d’une opération attribuée aux services français.
Une guerre effacée
À la différence de l’Algérie, la guerre du Cameroun est quasi absente des manuels français. Elle ne fait l’objet d’aucune grande commémoration. La reconnaissance de Macron marque donc une rupture historique.
Vérité ou stratégie ?
L’aveu de Macron est un pas historique. Mais sera-t-il suivi ?
La mémoire coloniale française est un champ de mines où les gestes présidentiels se heurtent au refus des partis et à la peur des réparations.
Reconnaissance sans excuses, lumière sans pardon : voilà la marque Macron.
La vraie question est désormais : le Cameroun acceptera-t-il ce demi-geste, ou exigera-t-il enfin que la France dise les mots que Paris refuse toujours de prononcer : «Nous vous demandons pardon» ?
Chronologie express
1945 : Fin de la Seconde Guerre mondiale. Premières revendications indépendantistes.
1948 : Création de l’UPC.
1955 : Début de l’insurrection ; l’armée française réprime.
1958 : Assassinat de Ruben Um Nyobè.
1960 : Indépendance, mais guerre prolongée avec soutien français.
1971 : Exécution d’Ernest Ouandié, dernier leader de l’UPC armé.
2025 : Macron reconnaît officiellement «une guerre».
R.C.
