Depuis Cape Town, loin du siège new-yorkais où elle devait initialement présenter ses conclusions, la Rapporteure spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, a délivré un acte d’accusation d’une rare sévérité : le génocide en cours à Gaza n’est pas seulement l’œuvre de l’entité israélienne, il est “un crime collectif”, rendu possible par la complicité active ou passive d’États tiers.
Par S. Méhalla
Empêchée d’accès au territoire américain en raison de sanctions, la juriste italienne a détaillé devant l’Assemblée générale les ressorts d’un système global : un soutien diplomatique, militaire, économique et idéologique qui permet à Tel-Aviv de poursuivre sa politique d’écrasement du peuple palestinien tout en échappant à toute sanction.
“Aucun État ne peut prétendre défendre le droit international tout en armant ou protégeant un régime génocidaire”, a-t-elle martelé.
Son rapport révèle que plus de 90% de l’armement israélien provient des seuls États-Unis et de l’Allemagne, mais qu’au moins 26 pays participent à cette chaîne de fourniture directe ou indirecte. Certains, parmi eux, achètent même des armes “testées au combat” dans Ghaza meurtrie, transformant la population palestinienne en laboratoire militaire à ciel ouvert.
L’accusation ne s’arrête pas aux armes. Les flux commerciaux ont permis à l’entité de maintenir un niveau d’autonomie financière qui neutralise l’effet potentiel des critiques diplomatiques.
Entre 2022 et 2024, les exportations – électronique, pharmaceutique, énergie, ressources minières, biens à double usage – ont atteint 474 milliards de dollars, dont un tiers provenant de l’Union européenne. Quelques ajustements cosmétiques ont été observés, mais le commerce continue, “comme si de rien n’était”.
Plus choquant encore : la “militarisation de l’aide humanitaire”. Albanese décrit comment l’attaque contre l’UNRWA puis la mise sous tutelle des ONG internationales ont vidé l’aide de sa substance, la transformant en instrument de pression et de tri politique, au mépris du mandat humanitaire universel. L’ONU elle-même, dit-elle, a été forcée de “gérer son propre affaiblissement”.
La Rapporteure pointe aussi la dimension idéologique du drame : la rhétorique de “guerre de civilisation”, reprise par plusieurs capitales occidentales, a servi de brouillard moral pour effacer la frontière entre civils et combattants. Déshumaniser un peuple, rappelle-t-elle, précède toujours sa destruction.
Mais la critique vise également les pays du Sud, accusés d’une solidarité “plus cérémonielle que réelle”. Seuls 14 États ont rejoint la plainte de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de Justice. 13 participent au “Hague Group”, pourtant présenté comme l’ossature diplomatique de la riposte mondiale.
Pour Albanese, il ne s’agit plus seulement de Palestine. Il s’agit de la crédibilité même du système multilatéral : ou bien la Charte onusienne aplatie sous la raison d’État et l’arbitraire des plus forts, ou bien la reconstruction d’un ordre international centré sur le droit et non sur la connivence stratégique.
“Les États savaient, ils avaient les moyens d’agir”, conclut-elle. Reste la question que pose implicitement ce rapport : l’humanité choisira-t-elle le droit — ou l’habitude du silence ?
S.M.
