Les alertes du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations-Unies ne décrivent pas seulement des crises humanitaires : elles révèlent un basculement structurel où plusieurs zones-pivots du système international s’enfoncent simultanément.
Synthèse Samir Méhalla
Ghaza et la Cisjordanie, nœud du conflit le plus inflammable du Moyen-Orient. Le Sud-Kivu, épicentre africain des rivalités régionales. L’Ukraine, front avancé du bras de fer euro-atlantique : quatre théâtres différents, une même dynamique de fragmentation globale.
L’analyse publiée par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations-Unies (OCHA) dresse un constat lourd : les crises humanitaires actuelles s’insèrent au cœur de tensions géopolitiques qui reconfigurent les rapports de force. Derrière les chiffres et les missions humanitaires entravées, ce sont des plaques tectoniques stratégiques qui bougent — et chaque mouvement met en péril les civils.
Ghaza : le cœur névralgique du Moyen-Orient
À Ghaza, l’insécurité qui étrangle l’aide humanitaire traduit un rapport de force asymétrique au centre du conflit israélo-palestinien. Les plus de 20 500 mouvements de population observés en une semaine, les sites de déplacés inaccessibles et la «ligne jaune» en constante recomposition illustrent un territoire où le contrôle spatial est devenu un instrument politique.
Les 38 missions humanitaires facilitées — sur 54 — restent insuffisantes dans un contexte où chaque retard, chaque refus, chaque blocage se traduit par des milliers de civils exposés. L’enjeu dépasse l’urgence: Ghaza est un catalyseur régional. Ce qui y brûle enflamme l’ensemble du Moyen-Orient.
Cisjordanie : militarisation croissante et logique de fait accompli
Dans le nord de la Cisjordanie, l’intensification des opérations militaires israéliennes et l’explosion des attaques de colons — 1 680 incidents depuis janvier — renvoient à un autre schéma stratégique : celui de l’extension territoriale et du contrôle différencié des populations.
Les 95 000 Palestiniens affectés en quelques jours, les fermetures d’écoles, les couvre-feux et les destructions d’infrastructures témoignent d’une dynamique où la pression sécuritaire et l’expansion coloniale avancent de concert.
OCHA rappelle le cadre légal, mais c’est la dimension géopolitique qui pèse : la Cisjordanie est un espace à la fois fragmenté et disputé, où chaque évolution sur le terrain modifie l’équation diplomatique régionale et internationale.
Sud-Kivu : une guerre locale aux ramifications régionales
En République démocratique du Congo, les affrontements qui ravagent le Sud-Kivu — armes lourdes, bombardements, villages détruits, plus de 20 civils tués le 2 décembre — ne relèvent pas d’un simple cycle de violences. Ils s’inscrivent dans une compétition élargie pour le contrôle des routes, des ressources et des zones d’influence dans les Grands Lacs.
Les milliers de civils piégés sans évacuation possible et les 1,2 million de déplacés recensés fin octobre ne sont que la surface visible d’un conflit où acteurs locaux, groupes armés transfrontaliers et intérêts économiques régionaux s’enchevêtrent.
L’incapacité à établir le nombre exact de nouveaux déplacés illustre la volatilité du terrain — et la difficulté, pour les humanitaires, de se frayer un chemin dans ce labyrinthe géopolitique.
Ukraine : l’hiver comme variable stratégique
En Ukraine, le conflit s’enfonce dans une logique d’usure géopolitique. Les frappes qui ont tué 12 civils entre le 3 et le 5 décembre, privé 40 000 habitants de chauffage à Kherson et plongé 60 000 personnes dans le noir à Odessa révèlent un usage assumé des infrastructures comme levier de pression.
L’attaque contre une boulangerie soutenue par le Programme alimentaire mondial confirme une stratégie visant à fracturer le tissu socio-économique en pleine saison hivernale.
Malgré cela, un million de personnes ont bénéficié d’une aide hivernale en 2025, et les convois se poursuivent vers Kherson, Kramatorsk et Sloviansk — zones de front où se joue aujourd’hui une partie de la stabilité européenne.
Un fil commun : l’érosion de l’ordre international
Ces quatre crises, distinctes en apparence, convergent dans un même diagnostic : l’incapacité croissante du système international à maintenir des garanties minimales de protection, d’accès et de stabilité.
Ghaza, Cisjordanie, Sud-Kivu, Ukraine : autant de fractures où l’humanitaire absorbe les chocs d’une géopolitique devenue imprévisible.
S. M.
