L’annonce a eu l’effet d’un coup de tonnerre dans le paysage industriel européen : Foxconn, le géant taïwanais de l’électronique, et Thales, fleuron français de la défense, s’allient pour implanter une usine de semi-conducteurs sur le sol français.
Par Rédaction de Crésus
Derrière ce partenariat se cache une longue séquence diplomatique entre Paris et Taipei, où intérêts industriels, enjeux géopolitiques et stratégie de souveraineté numérique s’entremêlent.
Le projet ne vise pas une fonderie classique mais une unité de “back-end” : l’emballage et l’intégration de puces en circuits prêts à l’emploi. Une étape importante de la chaîne de valeur, encore peu développée en Europe, mais indispensable pour les secteurs stratégiques, comme l’automobile et la défense. Foxconn apportera son savoir-faire industriel, tandis que Thales et Radiall (connectique) seront au cœur du projet, estimé à 250 millions d’euros.
Ce partenariat représente «un pas vers l’autonomie stratégique pour la micro-électronique», selon la présidence française. Un symbole fort, alors que 80% des semi-conducteurs consommés en Europe proviennent d’Asie.
Les coulisses diplomatiques
Si la France a déjà réussi à attirer des projets majeurs, comme le gigafactory de Prologium à Dunkerque, convaincre Foxconn n’a pas été une mince affaire. Pendant plus d’un an, diplomates et ministres ont travaillé à bâtir la confiance avec Taipei.
La France n’avait pas la possibilité «d’imposer» l’investissement, reconnaît François Wu, vice-ministre taïwanais des Affaires étrangères, mais pouvait créer un climat favorable. Les discussions se sont multipliées, à travers visites de ministres français à Taïwan, accueil de délégations et renforcement des coopérations scientifiques.
Saclay a joué un rôle clé : la signature d’une convention scientifique en 2023 sur les semi-conducteurs, la cybersécurité et l’IA a ouvert la voie. Ce pont académique a permis de préparer le terrain à un rapprochement industriel plus profond.
Objectifs : souveraineté et innovation
Pour Paris, l’enjeu est double. D’une part, réduire la dépendance européenne vis-à-vis de l’Asie sur les composants critiques. D’autre part, permettre aux start-up françaises de mieux s’intégrer dans l’écosystème taïwanais des semi-conducteurs, reconnu comme l’un des plus performants au monde.
«Notre ambition est qu’elles deviennent aussi indispensables qu’ASML dans la lithographie», confie un acteur du dossier.
L’idée est de valoriser l’excellence française en deeptech, avec ses chercheurs, ses thèses et ses start-up innovantes. Le transfert technologique qui découlera de l’usine Foxconn–Thales doit favoriser l’émergence de nouveaux champions tricolores dans la micro-électronique.
Taïwan en quête d’alliances
Pour Taïwan, fragilisé par la rivalité sino-américaine, la coopération avec un pays européen est une opportunité stratégique. Taipei cherche à diversifier ses partenariats industriels en Europe. Déjà, TSMC a choisi Dresde pour sa première fonderie européenne. L’alliance avec Paris complète ce mouvement en misant sur l’assemblage et l’innovation.
Frédéric Pascal, vice-président IA de l’Université Paris-Saclay, souligne que «les Taïwanais sont très forts sur l’industrialisation et la production, la France apporte la recherche et l’innovation».
Des start-up françaises sous les projecteurs
Au-delà des grands groupes, cet accord ouvre des portes à de jeunes pousses françaises. Clara Chappaz, ministre déléguée à l’IA et au Numérique, a mis en avant lors de VivaTech plusieurs start-up tricolores déjà remarquées par les Taïwanais : Sipearl (microprocesseurs haute performance), Onecore Lumsinyc (circuits photoniques), ou encore d’autres spécialistes de l’IA appliquée aux semi-conducteurs.
Ces entreprises auront désormais un accès privilégié à l’écosystème industriel taïwanais, avec des opportunités de financements et d’intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Une portée stratégique
Au-delà de l’économie, cet accord traduit une évolution géopolitique. La France, aux côtés du Royaume-Uni et de l’Allemagne, s’affiche comme un partenaire européen stratégique pour Taïwan, dans un contexte où Pékin surveille de près tout rapprochement.
Ce rapprochement est présenté comme un «partage de valeurs démocratiques», mais il sert aussi des intérêts concrets : sécuriser les chaînes d’approvisionnement européennes et positionner la France comme acteur majeur de la transition numérique et industrielle.
R.C.
