Paris, 1947. Ce jour-là, sous les dorures de l’Assemblée nationale française, un homme seul face à la plèbe parlementaire brise le mythe colonial.
Par la Rédaction de Crésus
Dr Mohammed Lamine Debaghine, élu du groupe pour le Triomphe des Libertés Démocratiques en Algérie, se dresse et, sans trembler, déroule l’acte d’accusation le plus implacable jamais lancé à la France coloniale, sur son propre sol.
Face aux rires jaunes et aux interruptions, il oppose des faits, des traités, des alliances, de l’Histoire. Et son verbe, trempé dans l’acier de la vérité, devient ce que les colonisateurs redoutent le plus : la mémoire armée de preuve…
«L’Algérie est une Nation. Elle a été une Nation et a été souveraine.»
Debaghine ne se contente pas de revendiquer l’indépendance comme un vœu pieux : il la fonde sur des siècles de reconnaissance internationale. «Les traités conclus entre l’État algérien et des nations telles que l’Angleterre, les États-Unis et la France elle-même prouvent que l’Algérie était une nation souveraine.»
Et d’ajouter l’argument qui renverse toutes les fictions juridiques : une alliance entre la France et Alger au XVIᵉ siècle, alliance qui, par nature, ne peut exister qu’entre États égaux.
L’amnésie volontaire de la France
Avec une précision d’historien, il rappelle qu’en 1793, au plus fort de ses guerres contre l’Europe, la France révolutionnaire quémandait à l’Algérie souveraine blé, chevaux, cordages et même argent sonnant. En 1797, Alger prête plusieurs millions de francs-or à Paris.
Puis, le couperet : «Depuis, il est vrai, il y a eu 1830. Le peuple algérien a lutté. Plus de deux millions de ses enfants sont tombés entre 1830 et 1857 dans la guerre de l’indépendance.»
Pour détruire l’argument du «droit du plus fort», Debaghine assène la métaphore historique qui met à nu l’hypocrisie coloniale : «La Tchécoslovaquie ou la Pologne, conquises par Hitler, ont-elles été considérées comme allemandes pendant les années terribles de la dernière guerre ?»
Le parallèle est foudroyant. Il ôte à la France toute légitimité morale : ce qui fut inacceptable pour l’Europe face au nazisme ne saurait être toléré pour l’Algérie face au colonialisme français.
Il rappelle, avec une solennité qui cloue au silence les bancs adverses, que l’Algérie a versé son sang pour la France dans les deux guerres mondiales. «Ce droit, nous l’avons chèrement acquis par nos sacrifices au cours des deux guerres mondiales…»
Et là, il retourne le miroir : au lieu de la reconnaissance, l’Algérie a reçu Sétif, mai 1945, et ses quarante mille morts. «C’était sans doute cela que traiter le peuple algérien avec équité…» L’ironie est acérée comme une lame, taillée pour déchirer le vernis humaniste du colonisateur.
Un réquisitoire qui cite la France contre elle-même
Debaghine déterre la Convention du 5 juillet 1830, signée par le maréchal de Bourmont, garantissant la liberté, la religion et les biens des Algériens. Un engagement foulé aux pieds dès l’entrée des troupes à Alger : terres volées, mosquées profanées, tribus enfumées, économie détournée au profit exclusif des colons.
Le crime n’est pas seulement moral, il est contractuel : la France a trahi sa propre signature.
Dans une audace rare pour l’époque, Debaghine réclame que le différend soit porté devant des juges internationaux, «qui ne sont ni algériens, ni français». Et comme pour ôter à Paris toute échappatoire, il propose la solution la plus simple et la plus démocratique : l’élection d’une Assemblée constituante algérienne souveraine, au suffrage universel.
Le refus de la servitude
«Reconnaître à la France le droit de doter l’Algérie d’un statut, c’est reconnaître l’état de fait créé par la colonisation… et abdiquer la souveraineté nationale.»
Dans cette phrase se condense toute la philosophie politique de Debaghine : la liberté n’est pas négociable.
À travers ses mots, Debaghine ne plaide pas seulement pour une génération, mais pour toute une lignée de résistances. Il rappelle que la souveraineté algérienne plonge ses racines dans les siècles, qu’aucun canon ni décret ne saurait arracher.
Face à une France coloniale qui se drapait dans la démocratie tout en piétinant ses propres principes, il oppose le miroir impitoyable de l’Histoire et le souffle incandescent du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Héritage
En 1947, ce n’était pas seulement un député algérien qui parlait. C’était une nation entière qui, par sa voix, exigeait qu’on lui rende son nom, sa terre et sa dignité.
Et aujourd’hui encore, les mots de Lamine Debaghine résonnent comme un avertissement : toute puissance qui oublie qu’elle n’est grande que lorsqu’elle est juste finit tôt ou tard par céder sous le poids de ses injustices.
R.C.
