La 13ᵉ Réunion dite de haut niveau Espagne-Makhzen s’achève sur une avalanche d’accords et de promesses “stratégiques”. Mais lorsqu’on écarte le vernis diplomatique, l’ensemble révèle une série de contradictions et d’incohérences qui interrogent autant la cohérence interne du Maroc que la crédibilité des engagements espagnols. Tout y est ample, ambitieux, emphatique — mais rarement solide, rarement contraignant, et jamais transparent.
Par S. Méhalla
Première incohérence : la question du Sahara, proclamée comme réglée à travers le soutien espagnol à l’initiative d’autonomie. Or, côté espagnol, ce positionnement est loin de faire consensus : une partie du gouvernement, des députés et de l’opinion publique contestent ouvertement ce virage diplomatique. La déclaration conjointe présente donc comme une ligne stratégique “partagée” ce qui n’est, dans les faits, qu’un compromis fragile, sujet à des revirements électoraux. Le Maroc s’en prévaut comme d’un sceau définitif, alors que Madrid elle-même peine à convaincre son propre appareil politique.
Deuxième incohérence : la délimitation maritime entre le Sahara et les Canaries, pourtant enjeu explosif, est soigneusement évacuée du texte. Aucun calendrier, aucun mécanisme technique, aucun arbitrage. On feint d’avancer ensemble sur tous les fronts, tout en évitant le nœud dur susceptible de remettre en cause la stabilité diplomatique. Cette omission n’est pas un oubli : c’est une stratégie pour masquer un désaccord fondamental.
Troisième incohérence : la multiplication des accords non contraignants. Les deux pays signent 14 documents couvrant presque tout — justice, agriculture, énergie, culture, infrastructures, migration, sécurité. Mais l’absence de caractère obligatoire transforme cet ensemble en catalogue de bonnes intentions sans garantie d’exécution. Le Maroc les présente comme des avancées concrètes, l’Espagne les considère comme des engagements souples. Entre l’affichage et la réalité, le fossé est immense. Ce que la déclaration proclame comme une architecture solide n’est, en vérité, qu’une ossature légère, vulnérable au moindre changement politique.
Quatrième incohérence : l’opacité. Aucune conférence de presse conjointe structurée, aucune présentation publique des engagements financiers, aucun détail sur les échéanciers. L’Espagne a même été critiquée par sa propre presse pour cette absence de transparence. Le partenariat se veut exemplaire, mais il esquive les standards élémentaires de reddition démocratique. Que vaut un accord stratégique que les gouvernements eux-mêmes ne souhaitent pas exposer au débat public ?
Cinquième incohérence : l’asymétrie économique. La déclaration insiste sur une coopération “équilibrée”, alors que les projets évoqués (dessalement, infrastructures ferroviaires, énergie, investissements techniques) reposent largement sur les capacités financières, technologiques et administratives de l’Espagne. Le Maroc mise sur ces promesses comme si elles étaient acquises. Pourtant, aucune garantie budgétaire sérieuse n’a été rendue publique. L’effet est double : dépendance potentielle pour Rabat, illusion de visibilité stratégique pour Madrid.
Sixième incohérence : la question migratoire. Présentée comme “exemplaire”, elle repose en réalité sur une logique implicite : le Maroc se positionne comme tampon migrationnel de l’Europe, l’Espagne s’engage à soutenir le développement marocain en échange d’un contrôle accru des flux. Rien dans la déclaration ne clarifie les obligations concrètes de part et d’autre. On parle de « gestion conjointe », mais on évite soigneusement de nommer les outils, les contraintes, les responsabilités. Là encore, la rhétorique masque un rapport de force plutôt qu’un partenariat véritable.
Dernière incohérence majeure : l’ambition disproportionnée par rapport à la capacité réelle d’exécution. On proclame un partenariat “modèle Europe-Afrique”, un pilier de stabilité méditerranéenne, un moteur énergétique et sécuritaire régional. Mais aucune structure opérationnelle robuste n’est définie. Pas de tableau de bord public, pas d’indicateurs de suivi, pas de mécanisme d’évaluation. Derrière les superlatifs, on trouve un vide méthodologique.
Au total, cette déclaration conjointe se lit comme un texte qui veut couvrir trop large, trop vite, sans régler les contradictions fondamentales. Le Maroc y voit une consécration diplomatique, l’Espagne y trouve une flexibilité politique, mais les deux pays laissent de côté la question essentielle : peuvent-ils construire une stratégie durable en multipliant les zones d’ombre et en évitant les sujets les plus sensibles ?
C’est précisément là que réside son incohérence centrale.
S. M.
