On nous annonce la mort de la démocratie d’après-1945. Les héritiers se disputent déjà les meubles.
Pendant quatre-vingts ans, l’Occident nous avait vendu un monde sous garantie. Il y avait l’ONU pour la paix, le droit international pour les principes, les élections pour la morale et les grandes puissances pour expliquer aux petites comment se tenir correctement à table.
Le produit était magnifique… sur la brochure.
Puis vint cette fâcheuse manie des peuples de conserver les archives. Vietnam, Irak, coups d’État, dictatures fréquentables, guerres illégales, sanctions à géométrie variable et droits de l’homme distribués selon l’adresse du contrevenant. L’ordre international avait ses principes. Il avait surtout ses clients privilégiés.
Aujourd’hui, Asma Mhalla prononce dans Le Soir belge une phrase qui ressemble au certificat de décès d’une époque : «La démocratie post-1945 est morte».
Paix à son âme.
Trump n’a pourtant pas tué la défunte. Il a seulement cessé de maquiller le cadavre.
Là où ses prédécesseurs parlaient de valeurs avant de sortir la calculatrice, lui sort d’abord la calculatrice. Tarifs, territoires, pétrole, sécurité, puissance. La diplomatie américaine avait autrefois un orchestre. Trump préfère la caisse enregistreuse.
Au moins, la musique est claire.
Mais voici le gag délicieux de l’Histoire. Pendant que les États découvrent qu’ils ne gouvernent plus tout à fait le monde, quelques milliardaires ont récupéré les clés du sous-sol. Satellites, données, intelligence artificielle, réseaux sociaux, cloud, algorithmes.
Par le passé, Rockefeller possédait du pétrole.
Désormais, un magnat de la technologie peut posséder l’infrastructure par laquelle une armée communique, un électeur s’informe et un gouvernement stocke ses données.
Le capitalisme ne demande même plus à entrer au palais.
Il possède le Wi-Fi.
Et pendant que l’Europe organise colloques, commissions et sommets pour déterminer avec gravité pourquoi le monde ne lui obéit plus, Pékin produit, New Delhi négocie, Ankara marchande, Riyad investit, Brasília s’affirme et l’Afrique commence à demander pourquoi elle devrait éternellement jouer le figurant dans un film dont elle fournit pourtant une partie du décor, des matières premières et des morts.
Et l’Algérie ?
Elle aurait tort d’applaudir trop vite aux funérailles.
La disparition d’un ordre ne garantit jamais la naissance d’un monde plus juste. Elle ouvre simplement la salle des enchères.
Dans ce siècle, les sermons pèseront moins lourd que les usines, les brevets, l’eau, l’énergie, les satellites, les universités, les données et les armes. La souveraineté sera une capacité.
Alors, la démocratie de 1945 est-elle morte ?
Disons plutôt que son notaire vient d’arriver.
Et autour de la table, chacun réclame sa part d’héritage.
Le problème est que l’Occident croyait avoir rédigé le testament. Il découvre que le monde entier est de la famille.
S. Méhalla
