Il y a des déménagements littéraires qui sentent moins l’encre que l’ambulance mondaine. Boualem Sansal a quitté Gallimard pour rejoindre Grasset en mars 2026, et ce passage n’a rien d’un simple changement d’adresse.
Il s’inscrit dans une séquence où l’écrivain, déjà porté par une partie des droites, est devenu autour de sa personne un objet de bataille idéologique, au point que même certains de ses proches parlent désormais d’un malaise et d’un possible glissement vers la droite radicale.
Le voici donc installé dans cette vitrine où l’on confond si volontiers littérature et artillerie d’influence.
On n’y accueille plus un auteur, on y emballe un symbole.
On n’y lit plus une œuvre, on y polit un projectile.
Et derrière le comptoir de cette mise en scène, parade toute la petite domesticité du catéchisme parisien, cette noblesse de location qui donne des leçons de courage depuis des salons chauffés par l’entre-soi.
Il faut voir la procession.
Les éditorialistes en cravate de deuil. Les procureurs à diction moelleuse. Les distributeurs de brevets moraux. Et, bien sûr, l’inévitable BHL, ce bedeau emphatique des désastres, ce sacristain de la guerre juste, ce marchand de ruines enveloppées dans un papier-cadeau philosophique.
Partout où le monde arabe a saigné, cet homme a trouvé moyen de poser la main sur le pupitre, de prendre l’air grave, puis de revendre le chaos sous l’étiquette du Bien. Le voici encore, flairant la bonne silhouette, le bon nom, la bonne figure à exhiber pour continuer sa vieille industrie de la supériorité mise en scène.
Sansal leur va bien !
Il leur offre ce qu’ils adorent par-dessus tout, un homme venu d’Algérie qu’ils peuvent brandir contre l’Algérie.
Un passeport de confort.
Une caution commode.
Une manière de dire leur mépris sans avoir l’air de se salir. Car telle est leur grande spécialité. Ils n’attaquent jamais seuls. Ils avancent toujours avec un témoin choisi, un parrainé utile, un transfuge sous globe, histoire de faire passer la morgue pour de la lucidité.
Alors oui, l’Algérie avait raison de le renier. Un pays n’est pas tenu d’honorer celui qui devient l’ornement de ses contempteurs. Une nation n’a pas à saluer celui qui se laisse transformer en mobilier idéologique de ceux qui la rabaissent.
Qu’il soit applaudi dans les antichambres de Grasset et dans les chapelles de BHL ne lui donne aucune majesté. Cela lui donne seulement un public.
Et parfois un public est une déchéance. Et quelle déchéance !
Le plus pitoyable dans cette affaire est la grimace aristocratique du milieu qui l’encense. Tous ces gens parlent de liberté avec l’accent des propriétaires. Ils défendent la littérature comme d’autres défendent un club privé. Ils ne veulent pas des écrivains libres. Ils veulent des écrivains utiles, c’est-à-dire dociles à leur propre guerre de caste.
Il est des plumes qui cessent d’écrire quand elles commencent à servir, et des maisons d’édition qui cessent d’éditer quand elles se mettent à recruter.
Au fait, Sansal a-t-il tenté d’écrire un jour ?
S. Méhalla
