Abou Dhabi voulait être Sparte, Silicon Valley, Wall Street et la CIA en même temps. Problème ! Il fallait fabriquer tout cela. Alors les princes ont découvert une invention plus rapide que l’Histoire : la carte bancaire.
Il était une fois un coffre-fort qui rêvait d’être un empire. Le coffre-fort avait du pétrole, des tours qui chatouillent les nuages, des palaces où même les robinets semblent avoir un compte offshore et suffisamment de marbre pour carreler le Sahara.
Il lui manquait un détail. La profondeur.
Alors Abou Dhabi fit ce que fait Abou Dhabi lorsqu’il lui manque quelque chose.
Il sortit le chéquier.
Une armée ? Combien ?
Des anciens des forces spéciales ? Emballez-les.
Des experts du renseignement américain ? Mettez-en trois.
Des hackers ? Prenez le lot.
Une intelligence artificielle ? Livraison comprise ?
Bienvenue dans la géopolitique version duty-free.
Le ministère américain de la Justice a même fourni le ticket de caisse. Trois anciens du renseignement ou des forces armées américaines, Marc Baier, Ryan Adams et Daniel Gericke, finirent poursuivis aux États-Unis après avoir fourni des capacités cyber au bénéfice des Émirats. L’accord conclu avec Washington prévoyait notamment 1,685 million de dollars de paiements.
Et quel raffinement !
KARMA permettait l’exploitation de téléphones à distance.
Du zero-click.
Même la victime n’avait plus besoin de collaborer à son propre espionnage.
Abou Dhabi avait inventé le service espionnage avec voiturier.
Vous laissez votre téléphone à l’entrée, on s’occupe du reste.
Pour le militaire, même philosophie.
Pourquoi attendre vingt ans qu’une génération d’officiers apprenne la guerre lorsque d’autres pays en ont déjà formé ?
On recrute.
On sous-traite.
On importe.
Le mercenaire devient une sorte d’expatrié premium, sauf qu’au lieu d’installer des piscines il installe de la puissance.
Et voici le miracle.
À force d’acheter les compétences des autres, le coffre-fort commence à se prendre pour Clausewitz.
Puis arrive l’intelligence artificielle.
G42.
Microsoft.
Les milliards.
Les datacenters.
Les grands mots anglais indispensables pour transformer une monarchie pétrolière en start-up nation sous climatisation.
Désormais, le prince ne veut plus seulement son Rafale et son palace.
Il veut son cloud.
Son modèle d’IA.
Son cyber.
Son fonds technologique.
Son siège au conseil d’administration.
Son petit bout de Silicon Valley posé entre deux puits de pétrole.
Le Bédouin numérique est né.
Pas celui du désert réel, respectable et millénaire.
Celui des brochures de consultants : Rolex au poignet, PowerPoint sous le bras, souveraineté téléchargée en version Premium.
Le plus savoureux reste le vocabulaire.
On ne dit jamais «acheter de l’influence».
On dit investir.
On ne dit pas «recruter le savoir-faire militaire des autres».
On dit partenariat stratégique.
On ne dit pas «importer des cerveaux».
On dit écosystème.
On ne dit surtout pas «nous avons énormément d’argent et très peu de temps».
On dit Vision 2030.
Le génie du système est là.
Même le complexe d’infériorité finit en communiqué de presse.
Et voici maintenant Alger qui claque la porte.
Catastrophe protocolaire.
Le carnet de chèques vient de rencontrer un objet étrange, archaïque, presque introuvable dans certains palaces : un État qui dit non.
Abou Dhabi peut acheter des experts, des sociétés, des technologies, des conseillers et quelques kilomètres supplémentaires de tapis rouge.
Il peut louer l’expérience des autres et importer jusqu’à l’illusion de la grandeur.
Mais il existe encore deux produits qu’aucun fonds souverain n’a réussi à introduire en Bourse.
L’Histoire et le respect.
Et ceux-là, désolé messieurs les princes, ne sont pas disponibles en livraison express.
S. Méhalla
