Quand CNews fait du journalisme, les écoles de presse devraient pouvoir porter plainte pour usurpation de diplôme.
Il paraît que CNews est une chaîne d’information. Voilà une affirmation qui mériterait, pour une fois, une vérification sérieuse. Car à regarder certains de ses plateaux, on hésite entre le journalisme, le théâtre de boulevard et une réunion de copropriété où l’on aurait découvert qu’un Algérien habite l’immeuble.
Le spectacle serait franchement hilarant s’il ne prétendait pas informer des millions de personnes.
Imaginez la scène dans une rédaction de la BBC, de Reuters ou de l’AFP. Un chroniqueur arrive, triomphant, et annonce que le régime algérien contrôle le culte musulman en France. Le rédacteur en chef demande des preuves. Silence. Les documents ? Néant. Les sources contradictoires ? Inconnues. À défaut, notre héros propose son indignation personnelle.
On lui indiquerait probablement la porte du service des opinions. À CNews, certaines séquences donnent l’impression qu’on lui offrirait un fauteuil, un bandeau rouge et dix minutes supplémentaires.
C’est toute la différence entre une rédaction qui recherche des faits et un plateau qui recherche des coupables.
L’Algérie, justement, est une merveilleuse invention pour les commentateurs en panne d’idées. Elle explique tout. Les tensions sociales, les querelles religieuses, les difficultés françaises. Bientôt, la météo. Si la Seine déborde, on découvrira une ingérence hydraulique d’Alger. Si le métro parisien tombe en panne, un expert viendra expliquer, sourcils froncés, que la main du FLN n’est jamais loin du bouton d’arrêt d’urgence.
Et si le café du studio est froid, il faudra saisir le Quai d’Orsay.
Ségolène Royal vient de gâcher cette magnifique récréation. Elle a dénoncé les invités de CNews et rappelé une réalité désagréable pour les professionnels de l’algérophobie médiatique. Pendant qu’ils jouent aux petits procureurs de l’Empire perdu, la France a des intérêts bien réels à défendre avec Alger.
Le plus savoureux est ailleurs. Ces grands défenseurs autoproclamés de la civilisation occidentale semblent parfois ignorer son apport le plus élémentaire au journalisme moderne. On établit les faits avant de prononcer le verdict. Quelle révolution !
Le racisme par amalgame possède décidément une qualité remarquable. Il dispense de réfléchir. Un musulman devient une menace potentielle, une mosquée un quartier général et l’Algérie une puissance occulte responsable des contrariétés de la République.
Il faut admirer la performance. Transformer autant de préjugés en si peu de connaissances relève presque de l’exploit scientifique. Le CERN cherche des particules invisibles. Certains plateaux de CNews trouvent des complots invisibles. Chacun son laboratoire.
Reste à savoir ce que pensent les véritables professionnels de l’information devant ce carnaval de certitudes. À force de confondre l’enquête avec l’invective, la chaîne risque surtout de devenir un cas pratique dans les écoles de journalisme, au chapitre des erreurs à ne pas reproduire.
Le plus cruel serait d’y organiser un examen. Sujet unique, apporter une preuve. Durée illimitée.
En attendant, les diplomates négocient, les entreprises commercent et les États raisonnent en intérêts. Sur certains plateaux, on continue de raisonner en fantasmes.
Une dernière leçon pour ceux qui confondent le micro avec une chaire universitaire et le soupçon avec une intelligence supérieure : on ne construit pas une diplomatie avec du gaz le matin et du mépris le soir.
S. Méhalla
