Il fallait l’inventer. Dans une Suisse réputée pour ses banques prudentes, ses montres d’orfèvre et ses fonctionnaires capables de retrouver un document perdu depuis l’invention de la roue, un Marocain de 31 ans, nommé Jonas Lauwiner, aurait réussi l’impensable : transformer une anomalie cadastrale en destinée impériale.
Ayant acquis légalement près de cent cinquante parcelles de terrain sans propriétaire clairement identifié, l’homme ne s’est pas contenté d’être propriétaire.
Non.
Pourquoi se satisfaire d’un titre foncier lorsque l’on peut convoquer l’Histoire elle-même?
Le voilà donc devenu Jonas Ier, autoproclamé «roi de Suisse», organisateur de son propre couronnement et fondateur d’un majestueux Empire Lauwiner, preuve éclatante qu’entre le sens des proportions et l’ambition humaine, il existe parfois un fossé aussi large que les Alpes.
Là où le commun des mortels aurait vu quelques hectares épars, Jonas Lauwiner aperçoit un royaume.
Là où un notaire voit un dossier, le Marocain distingue une dynastie.
Là où le cadastre enregistre une parcelle, lui entend déjà les trompettes de son sacre.
On raconte que les grands conquérants bâtissaient leur légende sur les champs de bataille. Alexandre avait Gaugamèles. César avait Alésia. Jonas Lauwiner possède, quant à lui, un formulaire administratif et quelques lignes de droit foncier.
Les siècles changent, les «héros» aussi.
Imaginons un instant la Suisse sous le sceptre du marocain Jonas Ier.
Les cantons deviendraient des principautés vassales. Le Conseil fédéral serait transformé en ministère de l’Admiration permanente. Les horloges suisses cesseraient d’indiquer l’heure pour mesurer l’avancement de la gloire du Malik.
Chaque bulletin officiel commencerait par une formule simple :
«Par la grâce du cadastre et la volonté des parcelles abandonnées…»
Les diplomates étrangers arriveraient à Berne convaincus de rencontrer une démocratie exemplaire. Ils découvriraient une cour occupée à débattre de la taille réglementaire des portraits impériaux et du nombre de statues nécessaires pour célébrer la conquête héroïque du registre foncier.
Mais le plus fascinant demeure cette certitude inébranlable qui habite certains hommes, que la conviction que chaque hasard leur est personnellement destiné.
Une faille juridique devient une prophétie.
Un terrain oublié devient un royaume.
Une formalité administrative devient une épopée.
Et soudain, au milieu des montagnes suisses, naît un empereur dont le trône repose moins sur le granit des Alpes que sur l’interprétation créative d’un dossier cadastral.
Même Don Quichotte, en observant pareille ascension, aurait probablement murmuré avec respect :
«Je combattais des moulins. Cet homme gouverne des formulaires.»
S. Méhalla
