Le monde arabe, ses milliards, ses savants et son éternelle vocation de client…
Ils possèdent les milliards, les déserts, les minerais, les universités et les cerveaux. Il leur manque apparemment une denrée plus rare que le pétrole, la volonté de fabriquer ce qu’ils préfèrent acheter.
Bienvenue dans le monde arabe, cet immense salon de l’armement où les dirigeants signent les chèques, les généraux contemplent les catalogues et les savants attendent qu’on leur demande autre chose que d’applaudir.
Pour vendre ses technologies militaires les plus avancées, l’Occident consulte ses institutions, examine les risques, rassure ses alliés et soupèse les conséquences stratégiques. Des parlementaires s’interrogent, des experts s’inquiètent et des commissions délibèrent. Pendant ce temps, les acheteurs patientent, avec la dignité du milliardaire auquel le marchand explique qu’il n’est pas suffisamment mûr pour posséder sa marchandise.
Et le plus admirable, c’est que cette humiliation technologique semble devenue une formalité diplomatique.
Malek Bennabi avait pourtant nommé le mal. La colonisabilité. Non pas une infériorité congénitale, mais cette disposition acquise à accepter la dépendance jusqu’à la transformer en manière de penser, de gouverner et d’exister.
Nous avons élevé cette disposition au rang de doctrine industrielle.
Qu’est-ce qui empêche les scientifiques arabes de concevoir leurs propres technologies de défense ? Le cerveau ? Nos ingénieurs excellent dans les laboratoires occidentaux. L’argent ? Nos importations militaires engloutissent des fortunes. L’espace ? Nos territoires pourraient accueillir des complexes scientifiques gigantesques.
Alors quoi?
Peut-être cette étrange préférence pour le prestige de l’achat plutôt que pour la patience de l’invention. Acheter un avion procure une photographie officielle. Construire une industrie aéronautique exige trente années de recherche, des échecs, des universités autonomes et des dirigeants capables de penser au-delà de leur mandat.
Pourtant, des expériences industrielles et scientifiques remarquables émergent dans le monde arabe. Des drones sont conçus, des systèmes électroniques développés, des composants aéronautiques fabriqués et des programmes spatiaux menés à bien. Ces réalisations ne prouvent pas que la dépendance a disparu. Elles démontrent qu’elle n’est pas une fatalité.
Mais nous voulons encore trop souvent le radar sans développer l’électronique, l’avion sans maîtriser les matériaux, l’intelligence artificielle sans libérer l’intelligence humaine.
Nous inaugurons des universités comme des monuments, organisons des colloques sur l’innovation et célébrons nos savants lorsqu’ils reçoivent des distinctions à l’étranger. Chez nous, le chercheur doit parfois convaincre dix bureaucrates avant de pouvoir convaincre la science.
Le génie arabe devient une gloire nationale dès qu’il réussit ailleurs. Tant qu’il travaille chez lui, il reste une dépense à justifier.
Quelques réussites industrielles ne constituent pas encore une souveraineté technologique collective. Sans filières régionales de composants, de logiciels, de formation et de financement durable, elles risquent de demeurer des îlots d’excellence dans un océan de dépendance.
Le véritable scandale n’est pas que l’Occident hésite mille fois avant de céder les instruments de sa supériorité. Il serait naïf d’attendre des puissances industrielles qu’elles organisent volontairement leur propre déclassement.
Le scandale, c’est notre obstination à confondre richesse et puissance, consommation et civilisation, possession et maîtrise.
Bennabi nous avait prévenus. La colonisation peut disparaître des territoires sans disparaître des esprits.
Nous avons chassé le gouverneur, conservé le fournisseur et sacralisé son catalogue.
Des fortunes de propriétaires. Une mentalité de locataires.
Et pour couronner notre souveraineté, le privilège exorbitant de choisir la couleur des avions que les autres consentent à nous vendre.
S. Méhalla
